Le guépard, de la légende à la réalité

Voir, courir…

Voici le récit d’un conteur san, recueilli dans la réserve de Nyae Nyae en Namibie* :

Cette histoire date d’une époque déjà ancienne.

Un jour un chasseur paresseux, assis dans la savane, regarde avec envie un troupeau de springboks.

Il se dit qu’il fait bien trop chaud pour s’en approcher à pas feutrés quand il aperçoit une femelle guépard.

Le vent de face, elle se dirige doucement vers le troupeau, jusqu’au moment où elle replie ses pattes sous son corps et se rue à une vitesse fulgurante sur un springbok.

Le chasseur admire son agilité.

Il découvre que ses trois petits attendent, cachés dans l’herbe, et la regardent.

La convoitise s’empare de l’homme.

Il aimerait avoir un assistant aussi habile qui chasse pour lui.

Une idée sournoise lui vient alors à l’esprit.

Il sait que les guépards n’attaquent jamais les hommes et décide de capturer les petits pour les dresser.

Au lever du soleil, la mère guépard laisse ses petits seuls pour retourner chasser.

Le chasseur attend qu’elle se soit suffisamment éloignée.

En plus d’être lâche, il ne veut pas laisser à la mère la possibilité de défendre ses petits.

Pendant que les jeunes jouent sans se soucier du danger, il s’approche furtivement d’eux et les prend un à un.

À son retour, la mère s’aperçoit que ses petits ont disparu.

Elle les appelle en sifflant comme le font les guépards et pleure tellement que ses larmes laissent des marques sur son visage.

Pendant des jours elle cherche ses petits.

Elle s’aventure de plus en plus loin sans prêter attention aux proies qu’elle croise en chemin.

Les pleurs de la femelle guépard sont si intenses qu’une vieille chamane les entend.

Elle est très sage et sait beaucoup de choses sur les animaux et leur voue un grand respect.

Lorsqu’elle apprend ce qui s’est passé, elle est très en colère.

Un chasseur ne peut avoir recours qu’à sa force et son habileté. Toute autre méthode est honteuse.

Les villageois bannissent à jamais le paresseux de leur communauté.

La chamane ramène les jeunes guépards à leur mère.

Mais ses longs pleurs ont marqué pour toujours son visage.

C’est ainsi que les guépards portent aujourd’hui encore les traces de ces larmes.

Elles servent d’avertissement pour les chasseurs…

Doté d’une exceptionnelle vision diurne, le guépard est capable de repérer sa proie à une distance de 5 km. Contrairement aux autres félins, il a une très mauvaise vision nocturne et chasse le jour — à l’aube ou avant la tombée de la nuit — car il repère ses proies par la vue plus que par l’odorat ou l’ouïe.

guépard, larmes du guépard, vision guépard, légende san.Les longs traits noirs, comme dessinés au pinceau, qui descendent du coin intérieur de l’œil jusqu’à la bouche (les larmes évoquées dans la légende) améliorent la vision du guépard en atténuant les reflets de la lumière du soleil.

Une autre légende san explique également pour quelle raison le guépard est l’animal le plus rapide sur terre :

Un jour, le Créateur organisa une course pour savoir quel était l’animal le plus rapide sur terre.

Cette course opposa le guépard et le tsessebe [une antilope très rapide].

Rapidement, le guépard prit du retard et la victoire semblait proche pour l’antilope, mais, contre toute attente, celle-ci tomba à terre.

Plutôt que de poursuivre sa course, le guépard s’arrêta et l’aida à se relever.

Pour le récompenser de son attitude généreuse, le Créateur en fit l’animal le plus rapide sur terre.

(http://www.guepard.info/tout-sur-le-gu%C3%A9pard/ses-proies-sa-chasse-sa-course/)

Les mythes des bushmen, en inculquant le respect de la Nature, nous rappellent qu’ils connaissent parfaitement les animaux sauvages car ils vivent avec eux depuis des temps très anciens. Un bushman est capable de chasser en accord parfait avec un guépard, qu’il aura adopté et dressé à chasser avec lui, car il a su voir en lui un animal exceptionnel.

Le photographe britannique Jack Somerville a immortalisé cette symbiose en 2014 au cours d’une chasse dans la réserve de Naankuse en Namibie. Ses photos de deux bushmen accompagnés d’un guépard sont de toute beauté.

guépard, san, bushmen hunting, cheetah, Naankuse, Namibie.
Photo de Jack Somerville, http://www.parismatch.com/Animal-Story/Photos/Le-guepard-qui-ne-craignait-pas-les-chasseurs-716504

Ce qui m’a toujours impressionnée chez le guépard, ce n’est pas uniquement la vitesse à laquelle il court mais surtout sa façon de courir. Seul un film au ralenti permet de se rendre compte à quel point cet animal racé est capable de déployer ses membres au maximum tout en gardant la tête dans une position quasiment immobile, y compris durant les changements de direction, et ce malgré la rapidité de sa foulée. Cela est dû au fait que ce félin a une incroyable faculté à ne jamais quitter sa proie des yeux durant la poursuite, ce qui est rendu possible grâce à la flexibilité de sa colonne vertébrale.

Lorsqu’on observe un guépard évoluer, en dehors des épisodes de chasse ou de repos total, il apparaît que cette attitude de veille est constante. Le guépard est perpétuellement aux aguets, rien ne lui échappe. Il surveille en permanence les alentours pour y repérer des proies ou des prédateurs éventuels. Même s’il est en train de s’abreuver dans une mare, ses yeux ne regardent pas l’eau mais ils continuent de regarder au loin. La surveillance n’est jamais relâchée.

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Jeune guépard, réserve privée, Botswana.

Et pour mettre toutes les chances de son côté, le guépard met à profit tous les petits reliefs, buttes, souches d’arbres et autres promontoires qui se trouvent sur son chemin pour s’y installer et élargir son champ de vision.

Guépard, cheetah, Mashatu, Botswana.
Jeune guépard en quête de son dîner, Botswana.

Et disparaître…

Malheureusement, ce félin non agressif ne peut compter sur sa vitesse pour le protéger des menaces qui pèsent sur lui. Bien qu’il ait survécu à tous les bouleversements de son environnement depuis 4 millions d’années, son espèce est désormais en chute libre. Selon une étude parue fin décembre 2016, il n’y aurait plus que 7 100 guépards sauvages contre 100 000 au début du XXe siècle (voir article AFSA sur le sujet ICI). Ceux-ci n’occuperaient plus que 9 % du territoire qu’ils occupaient auparavant, de surcroît en grande majorité dans des zones non protégées. Sans mesures spécifiques immédiates et à grande échelle, des experts annoncent la disparition de l’espèce vers 2030…

Les raisons de cette disparition alarmante sont multiples :

  • Le braconnage, dans une moindre mesure que pour d’autres espèces telles que le rhinocéros ou l’éléphant.
  • Le trafic illégal de guépards vivants à destination des pays du Golfe (Émirats notamment), pour en faire des animaux de compagnie aux conditions de vie révoltantes (voir ICI).
  • Morcellement ou destruction de l’habitat.
  • Conflits avec des fermiers.
  • Consanguinité naturelle de l’espèce, entraînant un faible taux de fécondité.
  • Manque de proies (chassées par les hommes ou par d’autres prédateurs).

Les chiffres concernant ce rapide déclin seraient même sous-estimés par manque de données.

Il semble que les mesures à prendre pour enrayer la disparition programmée du guépard ne soient pas évidentes.  Des solutions « classiques » de mise en zones protégées ne seraient pas adaptées, contrairement à ce qui se pratique pour d’autres espèces menacées. Selon le professeur Laurie Marker (Cheetah Conservation Fund), « les guépards ne s’adaptent pas dans les réserves protégées, en raison d’une concurrence trop intense avec les autres prédateurs [lions, léopards, hyènes] qui prospèrent dans ces parcs ». Elle fait ce constat : très peu de réserves sont capables de maintenir des populations viables de guépards.

Le guépard a besoin de grands espaces, de territoires sans limites pour vivre, se nourrir et se reproduire, notamment pour favoriser le brassage des gènes et augmenter les chances des guépardeaux d’échapper aux prédateurs et atteindre l’âge adulte (90 % des petits meurent ou disparaissent dans les premiers mois). À Masaï Mara, au Kenya, l’association Cheetah For Ever s’emploie à protéger tout particulièrement les femelles guépards et leurs petits, essentiels à la survie de l’espèce.

La solution de l’élevage, si elle est utile à court terme (et à condition de ne pas tomber dans une dérive commerciale comme pour le rhinocéros — voir article ICI), a également ses limites : des guépards n’ayant pas été élevés par leur mère pendant au moins dix-huit mois dans leur environnement naturel ont peu de chance de retourner à l’état sauvage.

Le problème est donc très complexe, mais le temps manque et tout ce qui peut être mis en œuvre doit l’être maintenant. Faut-il « spécialiser » de grandes réserves en y constituant une faune « favorable » au développement du guépard (nourriture abondante et peu de prédateurs) ? Cela pourrait être une mesure d’urgence permettant d’augmenter le nombre d’individus en attendant des solutions pérennes et à grande échelle. Une expérience de réintroduction de guépards au Malawi, où il avait totalement disparu, a débuté récemment. Peut-être sera-telle porteuse d’espoir.

Le guépard n’a jamais représenté un danger pour l’Homme, c’est pour cette raison que cet animal extraordinaire se laisse facilement apprivoiser. Les San l’ont compris bien avant nous et n’ont jamais mis en péril son existence. Il nous est encore possible d’agir, mais si nous ne faisons rien, il ne restera bientôt plus du guépard que la légende…


* Cette transcription d’une légende san est extraite du documentaire diffusé sur ARTE
le 16 novembre 2016 : Mythologies animales, volet 1/3 « Dans l’œil du lion »,
par Angela Graas-Castor, Allemagne.

Résumé 

Durant des millénaires, les San, peuple de Namibie, ont pratiqué la chasse et la cueillette. Les contes les ont aidés à supporter bien des épreuves, notamment la menace des bêtes sauvages. Nombre de ces histoires et légendes anciennes, mettant en scène guépards, hyènes, éléphants, lions ou lynx, évoquent une époque lointaine où l’âme de l’homme et celle de l’animal n’auraient fait qu’une. Depuis la colonisation, le savoir ancestral des San sur la faune et la flore se perd, mais leurs récits ont survécu.


POUR EN SAVOIR PLUS SUR LE GUÉPARD

Quelques suggestions de sites généralistes ou consacrés à la préservation du guépard. Il en existe beaucoup d’autres bien sûr.

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