Corruption, mafias et terrorisme : la face cachée du braconnage en Afrique

Avant de reprendre le cours du récit de mon périple en Afrique du Sud et au Botswana, interrompu il y a plusieurs semaines, et en droite ligne de mon article sur l’assassinat de Wayne Lotter, je souhaite poursuivre sur le sujet — malheureusement inépuisable — du braconnage.

Le nouveau visage du braconnage

Le cri d’alarme des ONG, les classifications de l’IUCN, les témoignages sur le terrain des acteurs de la préservation de la faune, les chiffres publiés par Interpol ainsi que les annonces quotidiennes de découvertes de cadavres d’animaux témoignent de l’augmentation sans précédent du braconnage en Afrique depuis une dizaine d’années. Et ce sont les espèces les plus menacées d’extinction qui en sont la cible : éléphants (un abattu toutes les 15 minutes), rhinocéros (quatre massacrés par jour), félins, primates, etc. Toutes sont en danger.

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Corne de rhinocéros braconnée (Lewa Wildlife Conservancy, Kenya).
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Chiffres du braconnage des rhinocéros entre 2007 et 2014 en Afrique du Sud (https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/afrique-du-sud-les-desesperants-chiffres-du-braconnage-en-2014_15444).

Le braconnage dont je parle ici ne concerne pas la chasse traditionnelle (et désormais interdite) pratiquée par certaines ethnies ni celle « de subsistance » (viande de brousse issue d’espèces protégées), ni les abattages consécutifs à des conflits de territoire entre l’homme et l’animal. Bien qu’elles soient prohibées et fassent des dégâts, ces actions de braconnage ont des effets plus limités sur la faune. Les faire cesser nécessite que l’on éduque les populations dans le respect de la biodiversité et qu’on leur donne les moyens de se nourrir tout en les impliquant dans la sauvegarde de ce patrimoine animalier.

Non, le braconnage dont il est question sévit à grande échelle en Afrique. Ces nouveaux braconniers, qu’on pourrait qualifier de « braconniers du XXIe siècle », ne se contentent pas de poser des pièges ou de tirer avec de simples fusils pour commettre leurs crimes, ils utilisent désormais des armes de guerre (kalachnikov, fusils à visée nocturne, hélicoptères…), ce qui sous-entend des financements et une logistique considérables. Et comme le souligne à juste titre Sergio Lopez, fondateur de l’ONG Wildlife Angel, pour combattre ce fléau, il faut en comprendre les mécanismes.

Ce braconnage, contre lequel il est si difficile de lutter, se nourrit de trois choses :

La corruption

Prenons l’exemple de la Namibie, puisque j’en reviens justement, pays dans lequel corruption et braconnage sont régulièrement associés (ce n’est évidemment pas le seul).

Dans le parc national d’Etosha, pourtant censé être à ce titre un espace protégé pour la faune, on dénombre régulièrement des rhinocéros braconnés. Les chiffres pour le pays (probablement sous-estimés) indiquent 3 rhinos abattus en 2012, 9 en 2013, 56 en 2014, 95 en 2015… Aux dernières estimations, on en était à 21 début août pour l’année 2017.

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Rangers à la recherche d’indices dans Etosha NP le 5 août 2017, suite à la découverte de deux rhinocéros tués par des braconniers deux jours plus tôt. Sept autres rhinos avaient déjà été braconnés entre le 23 et le 25 juin cette année.

Si le gouvernement namibien déclare que le braconnage est une grande préoccupation et que la lutte contre celui-ci demeure prioritaire, la réalité montre que non seulement les moyens mis en place sont insuffisants (en comparaison notamment avec la taille d’un parc comme Etosha), mais surtout qu’il y a des faits avérés de corruption au sein même des officiels en charge de la gestion du pays…

Ainsi, en 2015, au cours d’une affaire de droits de l’homme bafoués portée sur le devant de la scène par l’ONG Namrights, une enquête indépendante a démontré qu’au moins deux ministres et un haut responsable de la région nord ont été impliqués dans des actions de braconnage sur des rhinocéros et des éléphants à Etosha. Les investigations de Namrights ont à l’époque établi que des véhicules VIP du gouvernement namibien avaient pris le relais pour acheminer les défenses et les cornes jusqu’à des acheteurs chinois et allemands se trouvant à Walwis Bay et Swakopmund, après qu’un autre véhicule, ordinaire, a fait sortir le butin du parc national et transporté celui-ci à Okahao. Il faut savoir que les véhicules du gouvernement ne sont pas fouillés lorsqu’ils passent les check points de police en Namibie… L’enquête a également mis en évidence le racket exercé sur les populations pauvres de la région, généralement des Bushmen, afin de mettre à profit leurs talents de pisteurs, de même que la complicité de gardes du parc national.

Bien que la police ait été informée de tout ceci par le directeur de Namrights, ce dernier a déclaré :

« Cette enquête, cependant, ne mènera nulle part parce que des hauts fonctionnaires politiques sont impliqués. Elle subira le même sort que bien d’autres, la corruption étant à un tel niveau dans ce pays. Je crois sincèrement que l’inspecteur général Ndeitunga aurait voulu aller au fond de cette affaire, mais ses mains sont liées. C’est un très bon professionnel, mais il est également nommé par les politiques, ne l’oublions pas. »

Néanmoins, le ministre de l’Environnement et du Tourisme a déclaré dans la presse (article du Namibian Sun du 29 juin 2017) que cette hausse croissante du braconnage à Etosha, centre d’intérêt majeur de la Namibie, pouvait nuire au secteur du tourisme et à l’économie du pays et constituer une « régression » depuis l’indépendance. Enfin une parole sensée ! On attendra que les actes suivent.

Les mafias asiatiques

Les groupes criminels organisés ont également vite compris quels profits ils pouvaient tirer du braconnage en Afrique. Depuis le début des années 2000, le continent a vu débarquer l’immigration chinoise venue conquérir de nouveaux marchés, de construction de routes et d’exploitation forestière notamment. Cette arrivée massive a permis l’implantation des syndicats du crime chinois, les triades, dont les activités habituelles de trafics d’armes ou de drogue, de prostitution et de blanchiment d’argent se sont assorties des trafics d’ivoire et de cornes de rhinocéros, entre autres.

Xuecheng Hou, riche homme d’affaires chinois impliqué à de nombreuses reprises dans le trafic d’animaux braconnés en Afrique. Impliqué également dans la contrebande de bois précieux en Afrique subsaharienne, il a utilisé les conteneurs de bois brut au départ de la Namibie (Walwis Bay) vers la Chine pour cacher l’ivoire, les cornes de rhinocéros, les peaux de guépards et les écailles de pangolin notamment (https://oxpeckers.org/2017/02/xuecheng-hou-and-timber/).

Aux groupes mafieux chinois s’est ajoutée la mafia vietnamienne, qui pour faire grimper les prix de la corne de rhinocéros a répandu le stupide mensonge que celle-ci guérissait le cancer.

Il semblerait qu’il y ait également des implications de ressortissants indiens et pakistanais dans les crimes contre la faune (article à la Une du Namibian Sun du 11 août 2017).

La Namibie n’est pas le seul pays africain dans lequel les mafias asiatiques sévissent : au moins quatre triades chinoises opèrent également en Afrique du Sud, en Tanzanie, au Kenya, au Zimbabwe et en Zambie. On ne s’étonne donc pas d’y trouver un braconnage croissant.

Quant au Botswana, pays qui jusqu’à présent se donne les moyens de défendre sa faune sauvage (tourisme de luxe source de revenus importante, armée formée à l’antibraconnage), on n’y aurait déploré aucun rhinocéros abattu en 2015 (article de Libération du 2 mars 2016). Selon Sergio Lopez, les méthodes employées par le gouvernement botswanais contre les braconniers seraient expéditives… d’où leur efficacité. Cependant, l’ombre des mafias commence à s’y profiler, comme ailleurs : la campagne d’un candidat à la Présidence, appartenant au Parti démocratique, aurait été financée par un investisseur lié à la mafia chinoise.

Le terrorisme

Plus inquiétant encore, on sait depuis quelques années que le grand braconnage alimente les réseaux terroristes en Afrique (Al-Qaida notamment) et qu’il finance par le trafic de l’ivoire des groupes armés tels que l’Armée de résistance du Seigneur en Ouganda et en République démocratique du Congo, la milice Janjawid au Soudan, les groupes du nord du Mali, les Shebab en Somalie, en Tanzanie et au Kenya, ou Boko Haram au Nigeria.

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L’ivoire des éléphants africains braconnés sert à payer les salaires des Shebab somaliens (Photo AFP-Getty, http://www.independent.co.uk/voices/campaigns/elephant-campaign/elephant-campaign-how-africa-s-white-gold-funds-the-al-shabaab-militants-9102862.html)

« D’après les Nations unies, 90 % des éléphants tués sont abattus par des groupes armés près des zones de conflit. »

Comparé à des modes de financement plus classiques — beaucoup plus surveillés par les pays occidentaux —, celui du braconnage organisé de la faune africaine est une aubaine pour cette « gangrène du XXIe siècle » qu’est le terrorisme. Il est peu risqué, car peu sanctionné, et rapporte gros.

Mais au delà du fait que la disparition des espèces visées par le braconnage s’accélère, la communauté internationale (les politiques) prend-elle conscience de l’ampleur du phénomène ? On se le demande. Mesure-t-elle réellement les enjeux de ce qui est en train de se dérouler en Afrique, et de la menace grandissante que ces trafics font peser sur les États de la région et sur les autres (nous, en l’occurrence) en termes d’économie, de stabilité et de sécurité : l’ivoire est désormais surnommé « l’or blanc du djihad »…


Mise à jour du 1er mars 2018

Un article paru le 26 février dernier dans le Namibian démontre une fois de plus, s’il en était besoin, à quel point mafias et corruption sont étroitement liées en ce qui concerne les crimes fauniques et environnementaux en Afrique, notamment en Namibie.

Le procès de Xuecheng Hou, pourtant arrêté en juin 2014 avec d’autres trafiquants asiatiques et namibiens, a été reporté au mois de novembre prochain au motif qu’il n’y a pas d’interprète disponible capable de traduire en mandarin ! (On imagine pourtant que M. Hou parle et comprend d’autres langues que le mandarin, comme l’anglais, puisqu’il sévit depuis longtemps dans plusieurs pays d’Afrique pour ses « affaires »…)

Il comparaîtra libre puisqu’il a déjà été relâché sous caution depuis juillet 2014 (!) et a donc ainsi tout le loisir de continuer son business. Sa caution n’était que de 30 000 dollars namibien, c’est-à-dire trois fois rien pour lui.

L’article précise que deux des autres trafiquants arrêtés et également libérés sous caution sont en fuite et ont disparu dans la nature. Comme c’est étonnant ! Et on ne parle pas de l’incompétence de la justice en Namibie (absence de mandat de perquisition qui annule opportunément la perquisition et la saisie des cargaisons illégales de 2 camions et 4 conteneurs). On comprend pourquoi le braconnage et les trafics illicites se portent si bien.


QUELQUES SOURCES


À LIRE ÉGALEMENT : Le braconnage ne tue pas que les animaux

 

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