Éléphants orphelins d’Afrique : le long chemin de la réhabilitation

Victimes « collatérales » des actes de braconnage, de chasses illégales ou de conflits avec l’homme, des nombreux éléphanteaux se retrouvent seuls à errer dans les savanes ou les forêts d’Afrique. Livrés à eux-mêmes, il n’ont que très peu de chances de survivre car trop vulnérables et totalement dépendants de leur mère durant les deux premières années de leur existence. Son lait leur est indispensable mais également son amour, tout comme l’affection du troupeau tout entier qui participe également à son éducation et à sa protection. Un jeune éléphant n’acquiert une totale autonomie que vers l’âge de 8 ou 10 ans.

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Groupe d’éléphants du parc national d’Amboseli au Kenya (© Martin Harvey / WWF).

Connaître les éléphants pour mieux les sauver

Les éléphants vivent dans un modèle de société extrêmement soudée dans lequel les liens entre les individus d’un même groupe ou d’une même famille sont indéfectibles. Seule la mort, ou la capture, peut briser ces liens.

Cette société est matriarcale. La relation qui unit la matriarche au reste du groupe est aussi importante que celle qui unit la mère à son petit. De même, de façon transversale, les autres femelles d’une même famille (sœurs et tantes) s’impliquent instinctivement dans la vie des éléphanteaux, prenant le relais de la mère en cas de nécessité ou s’interposant en formant un rempart lorsqu’un prédateur se montre menaçant.

La solidarité et la hiérarchie au sein d’un même groupe d’éléphants est perceptible dans leurs comportements, notamment dans la façon de se déplacer, d’être en alerte ou même dans la façon de « stationner » un certain temps au même endroit.

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Formation compacte d’une famille d’éléphants au repos à Mapungubwe National Park.

Cette structure sociale chez les éléphants, finalement très analogue à celle des humains, s’expliquerait par une évolution cognitive similaire. Voici ce qui ressort en partie des études ou des observations faites sur le terrain par des comportementalistes tels que Cynthia Moss,  Iain Douglas-Hamilton et Daphne Sheldrick, ou bien Frans De Waal avec les éléphants d’Asie :

  • Les éléphants expriment toute une palette d’émotions dans leurs attitudes et leurs comportements, que ce soit entre eux ou vis-à-vis du monde extérieur, dans les vastes étendues sauvages ou bien dans des espaces protégés de conservation (orphelinats, refuges, réserves). Chaque individu fait preuve d’une personnalité qui lui est propre dans la façon dont il manifeste ces émotions : la joie, la tendresse, la tristesse, la dépression, la souffrance, l’empathiela jalousie, l’envie, l’esprit de compétition, le jeu (et même la clownerie), la méfiance, la colère, etc.
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Jeunes éléphants jouant (© David Sheldrick Wildlife Trust).
  • Le deuil : la détresse et l’abattement témoignés par l’ensemble d’un groupe d’éléphants lors du décès d’un des leurs sont tout à fait analogues à ceux ressentis par les humains. Cynthia Moss souligne ce « rapport construit et sophistiqué » que les pachydermes ont avec la mort. On mesure le degré de souffrance d’une mère à son déchirement devant le corps sans vie de son éléphanteau, qu’elle ne peut se résoudre à abandonner qu’après des jours de veille, parfois même au risque de perdre le lien avec son troupeau (son instinct maternel primant sur son instinct social). Plus étonnant encore, la pratique de rites funéraires : on a vu des éléphants creuser le sol autour d’une dépouille et recouvrir celle-ci de terre et de feuillages. Le lieu du décès restera gravé pour toujours dans leur mémoire. Un éléphant est capable de retourner très longtemps après, et parfois même de façon régulière, à l’endroit où un membre de sa famille est mort, y compris de reconnaître ses ossements parmi d’autres. Des expériences menées par Karen McComb à Amboseli ont même montré que les éléphants faisaient la différence entre les ossements d’éléphants qui leur étaient tout à fait étrangers, auxquels ils témoignaient néanmoins une grande attention, et les ossements d’autres espèces, qui ne suscitaient pas leur intérêt. Tout ceci est à l’origine du mythe, né de notre imagination, du « cimetière des éléphants ».
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Rituel d’examen et de manipulation d’ossements par des éléphants (http://www.dauphinlibre.be/le-monde-mental-des-elephants/).
  • La mémoire des éléphants, réputée à juste titre, s’illustre également dans d’autres occasions. Les souvenirs de la matriarche, en particulier, sont essentiels à la survie du groupe lorsque l’eau et la nourriture viennent à manquer. Elle sait le conduire à nouveaux points d’eau, même très éloignés. Ses compétences et sa sagesse seront transmises de mère en fille et utilisées plus tard par une nouvelle matriarche qui aura ainsi la confiance du groupe. Une étude faite par la Wildlife Conservation Society de Londres tendrait à confirmer qu’en période de famine et de sécheresse, les groupes d’éléphants qui s’en sortent le mieux (mortalité moins élevée) sont ceux qui ont une matriarche plus âgée, ayant donc plus de connaissances.
  • La conscience de soi : diverses expériences ont été menées sur des éléphants d’Afrique et d’Asie, qu’on a mis en présence de miroirs. Celles-ci ont révélé qu’à l’instar des humains, des chimpanzés ou des dauphins, l’éléphant avait la conscience de lui-même, c’est-à-dire conscience de son corps par rapport aux objets qui l’environnent, ce qui est rare dans le règne animal. Cette particularité du « monde mental » des éléphants serait liée à l’empathie et l’altruisme dont ils font preuve, ainsi qu’à la complexité de leur organisation sociale.
  • Une intelligence hors du commun : les éléphants peuvent passer beaucoup de temps à résoudre des problèmes. Ils sont capables de modifier leur comportement pour éviter un danger qu’ils ont appris à anticiper (voir article ICI). Iain Douglas-Hamilton, fondateur de l’ONG Save the Elephants, a constaté que des familles d’éléphants, pressentant une potentielle présence de braconniers, se rapprochaient des postes de rangers pour se mettre en sécurité, faisant ainsi le distinguo entre des humains armés protecteurs et ceux constituant un danger. De même, dans des zones où le braconnage était fréquent, des éléphants ont changé leurs habitudes en se déplaçant la nuit pour être moins vulnérables.
  • Un système sophistiqué de communication : d’autres études sur les éléphants d’Amboseli, contribuant à confirmer le lien qui existe entre leur intelligence et la complexité de leur structure sociale, a révélé qu’ils communiquaient à l’aide de messages perceptibles à des kilomètres. La biologiste Caitlin O’Connel-Rodwell a établi que les éléphants utilisaient les vibrations, en associant des messages transmis au moyen de grondements sous forme d’infrasons mais également par le biais de leurs pieds (en frappant le sol). Par ailleurs, Karen McComb a découvert que les éléphants employaient une douzaine de « cris » différents pour s’exprimer, dont des cris dits « de contact » servant à reconnaître à distance de potentiels amis (autres éléphants du même groupe, apparentés ou déjà connus) ou d’éventuels rivaux ou ennemis. Plus une matriarche est âgée, plus elle est capable d’identifier de cris de contact (plus d’une centaine de voix), et donc d’anticiper une éventuelle menace. Ceci conforte l’idée que ce sont les groupes d’éléphants ayant les matriarches les plus expérimentées — logiquement les plus âgées — qui s’en sortent souvent le mieux.

Par conséquent, la disparition de ces individus les plus expérimentés peut avoir des conséquences dramatiques pour la survie de cette espèce menacée.

Les éléphants les plus intelligents sont ceux qui ont le plus de chance de s’imposer dans leur groupe, mais ils ont également le plus de chances de transmettre leurs gènes. Voilà pourquoi le mode de vie en société favorise l’évolution d’espèces intelligentes.

L’art de la réhabilitation

La méthode Sheldrick

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Daphne Sheldrick (© DSWT).

À la mort de son époux David en 1977, Daphne Sheldrick poursuit le combat qu’elle menait avec lui, notamment sauver les populations d’éléphants du parc national de Tsavo au Kenya, décimées par une terrible sécheresse dans le début des années 1970, par le braconnage et des gangs de bandits somaliens sévissant dans la région à la même époque. De fait, les éléphanteaux orphelins (mais pas seulement, il y a également des rhinocéros) se font de plus en plus nombreux dans la brousse. La même année, elle fonde le David Sheldrick Wildlife Trust (DSWT), qui deviendra l’un des organismes pionniers de protection de la faune et le centre de sauvetage et de réhabilitation des éléphants parmi les plus performants au monde — sinon le plus performant — et sans aucun doute le plus célèbre.

L’Orphans’ Project est un immense défit, de par la tâche à accomplir et les moyens à mobiliser pour y parvenir, qui s’articule autour de trois axes : sauver, réhabiliter et réintroduire les éléphanteaux dans la nature. Il a fallu de longues années d’apprentissage à Daphne Sheldrick et ses équipes pour se forger une expérience inégalée en la matière.

Le sauvetage

Pour être efficace, le sauvetage nécessite de pouvoir intervenir sur place rapidement. Le DSWT s’appuie, en collaboration avec le Kenya Wildlife Service (KWS), sur un maillage de surveillance au sol et aérienne couvrant les principaux parcs nationaux et zones de conservation du pays. Dès qu’un signalement est fait, une unité vétérinaire mobile est dépêchée sur place en 4×4 pour localiser précisément et récupérer l’éléphanteau, puis lui prodiguer les premiers soins. Une équipe prend le relais généralement par voie aérienne pour le conduire dès que possible à l’orphelinat de Nairobi, où les soins seront poursuivis aussi longtemps que nécessaire.

(Voir la vidéo du sauvetage de Sattao dans l’article ICI ou d’autres sur les profils des orphelins de la nurserie du DSWT).

Une réhabilitation lente et attentionnée

À leur arrivée à la nurserie installée dans le parc national de Nairobi, les orphelins sont généralement en état de choc et/ou de deuil profond. Affamés, déshydratés, souvent blessés (car livrés à eux-mêmes ils sont à la merci des prédateurs), parfois même extrêmement jeunes, c’est un long chemin que ces éléphanteaux auront à parcourir — durant des années — pour espérer retrouver un jour les grands espaces sauvages auprès des leurs.

En tout premier lieu, sauver la vie de ces bébés éléphants passe par l’alimentation. Le lait de leur mère ayant évidemment une composition adaptée et étant 100 fois supérieur en protéines à celui des vaches, ce dernier ne leur convient pas. Après des années d’essais et d’erreurs, Daphne Sheldrick a réussi à mettre au point une formule de lait suffisamment riche en nutriments et bien tolérée par les petits orphelins. Ceux-ci sont nourris au biberon, à la demande les premiers temps, puis comme pour les bébés humains, le rythme plus régulier d’un repas toutes les trois heures jour et nuit va s’installer.

Les soins apportés aux éléphanteaux sont également d’ordre psychologique. Le traumatisme subi par certains est tel qu’ils pourraient se laisser mourir. Il est primordial de les installer dans un environnement où ils se sentent sécurisés, apaisés comme lorsqu’ils étaient sous la protection de leur mère. C’est pourquoi les gardiens leur servent de « mères de substitution ». Chaque orphelin arrivant à la nurserie sera installé dans un box individuel. Un gardien est à ses côtés nuit et jour pour lui apporter le réconfort, la chaleur et la tendresse par sa présence et le son de sa voix, mais aussi par les câlins, le contact physique étant très important dans la relation maternelle.

Les gardiens se relaient à tour de rôle auprès d’un jeune orphelin afin de maintenir une présence constante, tout en évitant néanmoins qu’il ne s’habitue à un seul et unique soigneur. Cette présence humaine multiple constitue une étape préalable de stabilisation, par le biais d’une « famille de substitution », avant que l’éléphanteau ne soit capable de franchir l’étape suivante de l’apprentissage à la sociabilisation avec ses congénères. Le rôle des gardiens est aussi de le protéger du froid, de la pluie, et même du soleil auquel il est sensible les deux premiers mois de sa vie.

L’orphelinat de Nairobi et ses pensionnaires sont connus du monde entier et identifiés au premier coup d’œil grâce aux couvertures très colorées si caractéristiques qui ornent le dos des éléphants les plus jeunes. Hormis leur fonction première de protection, des couvertures épaisses et douces ont été détournées pour « simuler » le ventre chaud de la mère et une mamelle (en laissant dépasser la tétine d’un biberon caché derrière la couverture), afin d’inciter des très jeunes orphelins repoussant les biberons à téter.

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Le gardien ruse en cachant le biberon derrière une couverture ressemblant au ventre maternel pour alimenter Kithaka (© Robert Carr-Hartley, http://www.dswtwildernessjournal.com/orphans-in-blankets/)

La troisième et la quatrième années sont les années de sevrage. Progressivement, la quantité et la fréquence des repas au lait seront diminuées pour une alimentation végétale variée qui apportera les oligo-éléments nécessaires à la croissance et à la consolidation du squelette. La sélection de plantes dans la nature environnante sera faite d’instinct par le jeune éléphant. Les soigneurs n’interviendront pas dans leur choix.

Comme chez les humains, les éléphanteaux ont besoin de stimulation et de jouer avec d’autres pour s’épanouir et apprendre (et se faire des copains !). Les journées à l’orphelinat sont rythmées par diverses activités et distractions :

  • des promenades qui sont l’occasion pour les éléphanteaux non seulement de se nourrir, mais aussi de refaire connaissance avec un environnement naturel et de côtoyer d’autres espèces (dont des orphelins sont également accueillis à la nurserie), de retrouver une bonne condition physique, de gagner en confiance ou de faire des découvertes ;
  • des séances de jeu avec des ballons ou des tubes en caoutchouc par exemple qui sont très importantes car elles apportent souvent beaucoup de joie à ces petits orphelins. Un éléphant heureux s’accroche plus facilement à la vie et a toutes les chances de prospérer et de retourner à la vie sauvage ;
  • des baignades, ou des bains de boue que les éléphants pratiquent naturellement pour se protéger des insectes et des parasites, et qui sont ici un vrai délice pour les éléphanteaux et leur donne une couleur brique orangée.
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C’est étonnant de voir Ambo se délassant dans la boue quand on sait que cet éléphanteau a été précisément sauvé d’une mare de boue dans laquelle il était coincé et tout seul. Preuve qu’il a surmonté son traumatisme (© DSWT).
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Séance de sport collectif (© DSWT).

Le succès de la réintroduction

Une fois le processus de stabilisation physique et psychologique réussi, dont la durée peut être très variable d’un individu à l’autre, l’éléphanteau est prêt à être transféré dans l’un des trois centres de réadaptation du David Sheldrick Wildlife Trust. Deux se trouvent dans le parc national de Tsavo Est (Voi créé en 1948 et Ithumba construit en 2004) et le troisième dans la forêt de Kibwezi (Umani Springs ouvert en 2014). Cette dernière unité convient mieux aux orphelins malades ou ayant gardé des séquelles de blessures et dont l’état physique ne convient pas à l’environnement plus difficile de Tsavo.

Souvent des gardiens de la nurserie de Nairobi suivent les éléphanteaux déplacés dans ces unités de réadaptation afin de leur éviter un nouveau traumatisme. Les orphelins plus âgés déjà sur place accueillent avec joie et affection les nouveaux arrivants. Ce sont eux qui serviront de « grands frères » ou de « grandes sœurs », voire de « mamans » aux plus jeunes. Au cours des longues sorties quotidiennes, ils initieront leurs cadets à la vie dans la brousse, à prendre soin les uns des autres, à reconnaître les odeurs des troupeaux sauvages et à les côtoyer. Avec le temps, les interactions entre les éléphants orphelins et ceux redevenus sauvages seront de plus en plus fréquentes et durables. Les sorties autonomes des orphelins dureront de plus en plus longtemps, mais toujours chacun à son rythme, les mâles étant généralement plus indépendants tandis que les femelles — plus maternelles — passeront plus de temps à veiller sur les plus jeunes.

Les schémas de socialisation se sont mis en place, des hiérarchies se sont établies, les règles et les usages du groupe ont été transmis grâce aux relations étroites que ces éléphants ont noué entre-eux et les individus ont compris quel intérêt il y avait à être ensemble.

Ainsi, après de longues années de soins, d’attention et de réhabilitation, les équipes du DSWT ont réussi à rendre aux espaces sauvages de nombreux éléphants, dont certains se sont reproduits. Ces éléphants garderont à tout jamais dans leur mémoire leurs bienfaiteurs, sur qui ils pourront toujours compter.

En décembre 2014, près du centre de réadaptation de Voi, on a pu assister à une scène très émouvante : Emily, une ex-orpheline recueillie en 1993 alors qu’elle n’était âgée que d’un mois, est revenue à proximité de ses anciens soigneurs pour donner naissance en pleine journée à son second bébé… Non seulement il est extrêmement rare d’assister à la naissance d’un éléphant sauvage mais la plupart des éléphanteaux sont mis au monde de nuit.

En février 2015 c’est Ndume, un autre ex-orphelin, qui est revenu voir ses anciens gardiens vingt ans après avoir été réintroduit dans le parc national de Tsavo.

Un modèle qui inspire

Dans beaucoup de pays, en Afrique et en Asie, et compte tenu de l’accroissement sans précédent du braconnage ces dernières années, il y a malheureusement un grand besoin de structures analogues à celles mises en place par le DSWT.

En Zambie par exemple, a été inauguré en 2012 le Lilayi Elephant Nursery près de Lusaka, un orphelinat dont les méthodes s’inspirent de celles initiées par Daphne Sheldrick. Il s’agit du premier centre de réhabilitation du genre en Afrique australe, mis en place par la David Shepherd Wildlife Foundation et l’organisation Game Rangers International, en étroite collaboration avec l’Autorité zambienne de la faune sauvage (ZAWA). Un an après son ouverture, un partenariat a également été signé avec le Fonds international pour la protection des animaux (IFAW).

À l’instar de l’orphelinat de Nairobi, celui de Lilayi se donne pour mission de sauver (entre autres) les éléphanteaux victimes du braconnage et des conflits humains, mais également de sensibiliser l’opinion publique sur les menaces qui pèsent sur cette espèce.

Les protocoles de soins, surveillance, nutrition et activités ludiques sont en tout point semblables à ceux déjà biens rodés du Kenya. Des gardiens très qualifiés, originaires de la région, prennent en charge les petits orphelins 24 heures/24 durant toute la phase de réhabilitation.

Une fois le moment venu, les éléphanteaux suffisamment aguerris sont transférés au Kafue Release Facility où ils continuent leur réhabilitation en s’habituant à arpenter les grands espaces et à interagir avec des groupes d’éléphants sauvages, tout en conservant un enclos sécurisé (boma) dans lequel ils passent la nuit à l’abri des prédateurs. Dans quelques années, ils partiront définitivement vivre au milieu des leurs dans le parc national de Kafue. Le processus de réintroduction n’a pas encore été mené à son terme à Kafue (il ne faut pas oublier que sauver un éléphanteau prend de dix à douze ans !), il a néanmoins toutes les chances de réussir.

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Jeune éléphant arrivant au centre de réintroduction de Kafue après dix heures de route (© IFAW).

Quand l’instinct maternel est le plus fort

Il arrive parfois que le monde animal réserve des surprises et bouscule les codes ; à n’en pas douter, les éléphants, que nous commençons à mieux cerner à force d’expérience et d’études scientifiques de longue haleine, sont capables de nous étonner encore et toujours.

En Zambie, dans la Chaminuka Nature Reserve aux environs de Lusaka, a eu lieu récemment une adoption d’éléphanteaux orphelins tout à fait incroyable et dont il faut avoir visionné les images pour réaliser à quel point ce fut un moment d’intense émotion pour ceux qui ont vécu cette expérience : l’organisation à but non lucratif Soldiers For Wildlife et Paul Kazunga, consultant local pour la faune et expert des éléphants.

Chaminuka abrite depuis vingt-cinq ans une éléphante nommée Kachele. Elle a pour habitude d’évoluer en liberté dans la réserve durant la journée, sous la surveillance de gardiens, et de retourner d’elle-même dans son boma pour la nuit. Sa vie était bien solitaire et triste depuis que son unique éléphanteau était mort des suites d’une morsure de serpent, alors qu’il n’était âgé que de quelques années.

L’été dernier, la Zambian Wildlife Association a confié à la réserve trois jeunes éléphants afin qu’ils puissent recevoir toute l’attention nécessaire dans un cadre sécurisé et leur assurer ainsi une meilleure chance de survie (les raisons pour lesquelles ils se sont retrouvés seuls ne sont pas connues). Mwezi (1 an et demi), Dzuwa (1 an et demi) et Flinto (3 ans ou 3 ans et demi) ont été amenés séparément et ne se connaissaient pas avant leur arrivée.

Comme les trois éléphanteaux étaient très nerveux, ils ont été placés ensemble durant six semaines dans un petit enclos de transition à proximité du boma de Kachele. Les petits, rassurés, ont commencé à nouer des liens entre-eux puis à communiquer avec Kachele la nuit. Le changement de comportement de l’éléphante a été immédiat. La joie qu’elle éprouvait était évidente, en particulier dans sa façon de se hâter de revenir le soir dans son enclos près de celui des orphelins ou d’hésiter avant d’en partir le matin.

En très peu de temps les éléphanteaux ont gagné en confiance, jusqu’à être tout à fait à l’aise avec les soigneurs durant les repas ou les bains de boue.

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Les éléphanteaux en confiance avec John Garcia et les soigneurs (© Soldiers For Wildlife).

Puis la décision a été prise d’ouvrir la porte de l’enclos de Mwezi, Dzuwa et Flinto. Dans l’instant qui a suivi ils se sont précipités vers Kachele, comme si elle avait toujours été leur mère et qu’ils avaient été séparés pendant longtemps. Kachele a couru à son tour hors de son enclos pour les rejoindre. Elle était enfin redevenue une maman…

Ce moment de bonheur rare restera à jamais gravé dans leur mémoire ainsi que dans celle de toute l’équipe qui a permis que cette adoption se passe dans les meilleures conditions possibles.

Cette méthode de réintroduction par une adoption réussie et dans un laps de temps extrêmement court (un peu plus d’un mois) est une expérience inédite. Même si toutes les conditions étaient remplies pour qu’elle aboutisse, le pari était osé dans la mesure où le modèle connu jusqu’alors pour réhabiliter un éléphant orphelin passait par un processus long de socialisation et d’apprentissage en groupe. À Chaminuka, c’est l’instinct maternel (individuel) qui est passé avant l’instinct social (collectif). Et cette admirable Kachele a adopté non pas un orphelin mais trois d’un coup !

Les trois éléphanteaux vivent désormais au rythme de leur nouvelle maman, en liberté dans la savane et les forêts de la réserve le jour, et protégés par un enclos la nuit. Les liens entre Kachele — qui a de fait acquis un statut de matriarche — et ses petits se resserrent de jour en jour. C’est à elle que reviendra la tâche de les élever et de leur faire partager son expérience.

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Le bonheur retrouvé de Kachele et de ses trois éléphanteaux (© Alex Sardanis).

La réserve de Chaminuka étant suffisamment grande, il n’est pas impossible qu’à l’avenir elle accueille d’autres orphelins. Quoi qu’il en soit, nous suivrons avec intérêt les progrès faits par la nouvelle famille de Kachele.

Une chose est sûre, quelle que soit la méthode choisie pour sauver de jeunes éléphants et les rendre à leur milieu naturel, les voir retrouver la joie de vivre est une récompense sans égale pour leurs sauveurs, à qui ils voueront une reconnaissance éternelle. Pour peu que l’on soit à leur écoute, les éléphants ont encore bien des choses à nous apprendre.


REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier sincèrement John Garcia et Alex Sardanis, cofondateurs de l’organisation Soldiers For Wildlife, d’avoir pris le temps de répondre à mes questions et de m’avoir communiqué les informations sur leur formidable expérience avec Kachele, Mwezi, Dzuwa et Flinto.


AUTRES SOURCES

Éléphants et comportement

Orphelinats et réhabilitation

Adoption à Chaminuka


À LIRE ÉGALEMENT

5 commentaires

    1. exceptionnelle réhabilitation, de ces gros nounours, qui m’ont toujours émotionné ;; continuez, cette formidable opération, de survie, malgré la tuerie, de ces braconniers ;;; lj’ai envié muriel robin, qui a partagé, la vie quotidienne, des soigneurs, et de ces éléphanteaux, si adorables !!

      Aimé par 2 personnes

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