Une épidémie d’anthrax flotte à Bwabwata

Il y a une quinzaine de jours, on a découvert dans la presse et surtout dans les réseaux sociaux les terribles images d’hippopotames morts dont les corps flottaient dans les eaux du fleuve Okavango (ou Kavango).

Pour mémoire, ce cours d’eau dont la source se trouve en Angola traverse une petite portion de la Namibie, dont il délimite une frontière, et rejoint ensuite le désert du Kalahari au Botswana pour se perdre dans le fameux « delta de l’Okavango ». Il a en effet la particularité d’être endoréique, c’est-à-dire qu’il ne se jette pas dans la mer ou l’Océan mais dans une dépression, formant un bassin intérieur fermé, dans laquelle il se dilue en un gigantesque marécage. Ce dernier s’assèche plus ou moins en fonction des saisons, de la pluviométrie et des températures.

La découverte macabre a été faite dans la partie occidentale du parc national de Bwabwata en Namibie, dans laquelle je suis passée en août dernier pour avoir traversé toute la bande de Caprivi (j’aurai l’occasion d’en reparler ultérieurement). Ce parc, fréquenté par les touristes, fait partie de l’aire de conservation transfrontalière Kavango-Zambèze. Il a été créé en 2007 et abrite un grand nombre d’animaux vivant dans les milieux humides. Il héberge également de nombreux éléphants de par sa situation géographique car il constitue leur voie migratoire entre le Botswana et l’Angola.

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Zone de Mahango dans le parc national de Bwabwata, à la frontière avec le Botswana, dans laquelle les hippopotames morts ont été découverts.

Après avoir annoncé le 1er octobre dernier la mort d’un premier hippopotame des suites probables d’une contamination à l’anthrax — communément appelé maladie du charbon —, les autorités namibiennes en dénombraient une centaine supplémentaire deux semaines plus tard, attestant d’une rapide propagation de l’infection.

 

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Triste spectacle que ces dizaines d’hippopotames boursouflés, couchés sur le flanc et flottant éparpillés sur l’Okavango.

Le ministre namibien de l’Environnement, Pohamba Shifeta, a déclaré attendre les résultats des analyses vétérinaires pour décider des mesures à adopter… Des recommandations ont été faites à la population (environ 5 500 personnes vivent dans la zone du parc) de ne pas consommer la viande des hippopotames décédés et de ne pas pêcher. La consommation de viande d’hippopotame était traditionnellement courante dans la région, mais en principe interdite depuis que la faune du parc a été protégée…

Malheureusement, les autorités namibiennes n’ont pas été très réactives car les carcasses infectées et en décomposition n’ont pas été retirées suffisamment rapidement. Les crocodiles ainsi que d’autres animaux tels que des oiseaux et des insectes, mais également des hippopotames (ceux-ci pouvant se nourrir de cadavres de leur propre espèce), ont contribué à répandre un peu plus la maladie. Résultat, après une confirmation qu’il s’agissait bien d’une contamination à l’anthrax le 11 octobre — il y avait peu de doutes — on comptabilisait environ 120 hippopotames et 25 buffles morts le 18 octobre, sans compter les poissons. Reste à voir si ces chiffres évolueront encore ou pas et s’ils seront communiqués dans leur intégralité.

Début de l’évacuation des carcasses d’hippopotames le 14 octobre 2017. Il ne semble pas que les préposés à cette tâche risquée soient équipés de tenues de protection adéquates…

L’enlèvement des carcasses, destinées à être brûlées selon l’administration namibienne, a débuté il y a une semaine, avec des moyens manifestement insuffisants et dans des conditions sanitaires qui dépassent l’entendement quand on sait que l’anthrax est contagieux et qu’il se transmet à l’homme…

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L’état des carcasses nécessite de prendre les plus grandes précautions pour les manipuler.

Afin de limiter les risques de propagation, les autorités du Botswana ont décidé d’installer un grillage à la frontière afin d’empêcher les carcasses flottantes d’animaux contaminés d’arriver sur leur territoire (probablement n’ont-ils pas confiance dans la gestion namibienne de la crise…).

Le Bacillus anthracis, la bactérie à l’origine de l’anthrax, se présente sous plusieurs formes et peut tuer l’homme aussi bien que l’animal. Dans le cas précis de Bwabwata, l’infection s’est faite par l’inhalation ou l’ingestion (plus probable) des spores de la bactérie. Celles-ci, en perturbant l’équilibre hydrique des cellules du corps, provoquent leur gonflement. Lorsqu’elles atteignent les cellules qui composent les vaisseaux sanguins, ces derniers ne peuvent plus contenir de sang. Les sujets atteints présentent alors une septicémie (infection généralisée) et des saignements au niveau du nez, de la bouche et des intestins. La dangerosité de cette bactérie la classe dans les armes biologiques.

Les spores du bacille de l’anthrax sont présentes à l’état naturel dans les sols où elles peuvent rester en latence durant des années. À Bwabwata, on pense que c’est la baisse importante du niveau des eaux de l’Okavango et leur stagnation qui ont engendré la libération et l’activation des spores.

Cette hécatombe faunique due à l’anthrax n’est pas un cas isolé en Afrique. Si c’est une première dans le parc national de Bwabwata, la Namibie a déjà connu un épisode infectieux du même type entre 2003 et 2004 au Kasika Conservancy à l’est de la région Zambèze (décès d’hippopotames et surtout d’éléphants). La bactérie est présente dans le parc national d’Etosha où elle a fait l’objet d’une étude. En Ouganda en 2004, ce sont 300 hippopotames et au moins 10 personnes qui ont succombé à la maladie du charbon dans le Queen Elizabeth National Park, et de nouveau 82 hippopotames et des buffles en 2010. En 2010 toujours, c’est le nord du parc Kruger en Afrique du Sud qui est touché (2 000 décès d’animaux, toutes espèces confondues) et à nouveau en 2012 (une trentaine d’hippopotames morts). Par ailleurs, une étude récente portant sur des carcasses d’animaux du parc national Taï en Côte-d’Ivoire, dont certaines anciennes, a révélé que 40 % des décès d’animaux (chimpanzés et autres espèces) étaient imputables au bacille de l’anthrax.

La fréquence de ces épisodes épidémiques, bien que les responsables locaux ne s’en inquiètent pas outre mesure, ne doit pas être négligée. Il serait souhaitable d’envisager une étude internationale sur le sujet car il semble que la survenue de ces infections soit en lien avec les changements climatiques (cf. épidémie qui a décimé plus de 2 000 rennes en Sibérie en 2016, la fonte du pergélisol ayant libéré des spores d’anthrax).

Selon les chercheurs, les risques d’une transmission à l’homme sont réels (comparables à ceux d’une maladie de type Ebola). Par ailleurs, il serait catastrophique de voir tous les efforts déployés pour protéger la faune et les espèces en danger d’extinction du continent africain anéantis par des épidémies.

Les hippopotames, pour ne parler que d’eux, sont classés comme espèce vulnérable par l’IUCN actuellement. Au problème de la chasse illégale s’ajoute la menace, plus récente, du braconnage pour le trafic de leurs dents. Jusqu’au mois de septembre dernier, le parc national de Bwabwata comptait environ 540 hippopotames. En quelques jours, c’est près d’un quart de sa population qui a disparu.


QUELQUES SOURCES

 

2 commentaires

  1. Merci Abdoulaye, vos encouragements me touchent.
    N’étant pas une spécialiste de ces questions mais simplement une « touriste », il n’est effectivement pas simple de trouver des informations exhaustives sur certains sujets. D’autant plus que les « brèves » ne se recoupent pas toujours, et peuvent parfois se contredire…
    La Girafe doit faire preuve de bon sens !
    Je vous souhaite une bonne journée.

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  2. Bravo! C’est l’article le plus complet que j’ai trouvé jusqu’à présent et ce n’est pas une reprise des dépêches d’agence sans rien de personnel. Félicitations à cette blogueuse voyageuse..

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