Kim Wolhuter, le documentariste aux pieds nus

Lors du voyage en Afrique du Sud en août 2016, nous avons fait une incursion au Botswana et passé deux nuits dans la réserve privée de Mashatu (voir article #1 et article #2). Vous vous souvenez peut-être de notre rencontre avec une femelle guépard accompagnée de ses quatre jeunes en train de se désaltérer dans le lit d’une rivière (il est assez rare de voir une mère avec autant de petits d’une même portée parvenus à cet âge car le taux de mortalité chez les guépardeaux est généralement élevé). L’éclairage à ce moment-là était idéal et le spectacle de toute beauté.

En face, sur la rive opposée, un homme était en train de filmer la scène. Il se trouvait assis sur le capot d’un vieux 4×4 beige tout cabossé, les yeux dans le viseur de sa caméra et — détail original — il était pieds nus…

Ce personnage, figure emblématique de la réserve de Mashatu, n’est autre que Kim Wolhuter, le photographe et documentariste animalier de renom.

Kim Wolhuter, photographer, filmmaker, réalisateur, photographe animalier, cheetahs, guépards, Mashatu, Botswana
Fin d’après-midi à Mashatu. Un homme filme une famille de guépards qu’il connaît bien.

Une passion qui se transmet de génération en génération

young Kim Wolhuter, ranger, Kruger National Park, South Africa
Petit ranger deviendra grand ! (https://www.kimwolhuter.com/).

Kim Wolhuter a grandi en Afrique du Sud. Il se souvient avec nostalgie de ses premières années passées dans le Parc national Kruger où son père, Henry Charles Wolhuter, exerçait le métier de chef ranger. D’un caractère plutôt timide étant petit, Kim adorait se réfugier dans le bush après l’école et rêvait d’aller vivre avec les Bushmen. Il n’a que cinq ans lorsque son père décède de maladie en 1964.

Mais la passion pour la faune chez les Wolhuter remonte encore à la génération précédente. En effet, le grand-père de Kim, Harry Wolhuter, fut le tout premier ranger du Parc Kruger. Il en est même l’une des célébrités car en août 1903, alors qu’il se déplaçait à cheval, il fut attaqué par deux lions à la tombée de la nuit. Après avoir été mordu à l’épaule et traîné par l’un des lions sur une centaine de mètres, il a réussi à le blesser mortellement avec son couteau puis à se hisser sur un arbre pour échapper au second fauve. Le couteau ainsi que la peau du lion sont aujourd’hui exposés à la bibliothèque Stevenson-Hamilton à Skukuza. Après avoir œuvré durant quarante-quatre ans au Parc Kruger, Harry Wolhuter a publié ses mémoires en 1948 (Memories of a Game Ranger). Un chemin de randonnée porte son nom dans le parc national (Wolhuter Wilderness Trail). Il mourra la même année que son fils Henry.

Harry Wolhuter, game ranger, Kruger National Park, South Africa
Le ranger Harry Wolhuter (1877-1964), devenu une légende en Afrique du Sud (http://www.krugerpark.co.za/kruger-park-history-harry-wolhuter.html).

À l’âge de dix ans, Kim est envoyé dans un internat à Johannesburg. Durant les congés scolaires, il retourne régulièrement au Parc Kruger avec sa mère et reste en contact avec des rangers, anciens amis de son père. Plus tard, lorsqu’il fait ses études, il passe toutes ses vacances à faire du bénévolat au Swaziland où il apprendra beaucoup sur la conservation grâce à Ted Reilly, qui restera pour Kim une grande source d’inspiration au même titre que son grand-père.

Après avoir effectué son service militaire dans l’infanterie montée sud-africaine et obtenu un diplôme de Grassland Science (domaine agriculture/écologie) à l’université du Natal à Pietermaritzburg en 1982, Kim se destine à suivre les traces de son père et de son grand-père en se dirigeant vers la profession de directeur de réserve (Game Farm Santhata au Botswana de 1983 à 1986, Mlawula Nature Reserve au Swaziland de 1986 à 1988).

Cependant, c’est une voie un peu différente qui s’offre à lui lorsqu’en 1988 il est approché par un ami, le cinéaste animalier Richard Goss, qui lui propose de l’assister sur un projet de documentaire. Il accepte et travaillera pour lui pendant six ans, le temps de s’installer dans cette nouvelle carrière — tout en conservant sa passion héritée de sa famille — permettant à Kim de faire ce qu’il aime par-dessus tout : vivre dans la nature au milieu des animaux.

À partir de 1995, il devient documentariste et photographe animalier indépendant. S’ensuivra une longue liste de films (réalisés, dirigés et/ou produits), d’articles et surtout de récompenses. Kim Wolhuter travaille avec les plus grands médias de presse et audiovisuels (National Geographic, BBC, Discovery Channel, Animal Planet, World Magazine, etc.).

Photo by Harrison Cooney, Kim Wolhuter portrait, wildlife photographer and filmaker, Mashatu, Botswana
© Harrison Cooney – Portrait de Kim Wolhuter à Mashatu.

Kim a été marié à Taryn Burns, photographe et réalisatrice à qui ont doit quelques beaux portraits de lui. Il a deux filles, Lindy et Penny — les Safari Sisters —, qui ont appris à vivre dans le respect de la nature et à coexister avec la faune sauvage africaine. Elles ont débuté la photographie dès le plus jeune âge avec leur père.

Vivre dans la nature

Kim a vécu en nomade : une jeunesse en Afrique du Sud, ses premières expériences professionnelles au Swaziland et au Botswana, des tournages dans divers pays d’Afrique australe… Il a posé ses valises quelques années dans un camp de tentes de la réserve de Malilangwe au Zimbabwe, puis en 2015, il est revenu s’installer au Botswana, au cœur de la réserve de Mashatu. C’est un retour aux sources en quelque sorte, une trentaine d’années plus tard.

Dans une interview en juillet 2016, il exprime son attachement à cette réserve si particulière et à quel point ses immenses plaines ouvertes et ses paysages de savane lui ont manqué, après avoir filmé dans le bush si longtemps.

Lorsqu’il est sur un projet de documentaire, Kim Wolhuter est en immersion dans son sujet. Son cadre de vie et son décor ne font qu’un car non seulement il passe ses journées dans la nature à suivre des animaux, au rythme desquels il doit s’adapter, mais également souvent ses nuits — à ciel ouvert sur un petit matelas dans son vieux 4×4.

La savane est son bureau. Il aime y écrire pour s’imprégner de son atmosphère et faire ainsi partager son monde à son public, aidé bien sûr par la technologie et une antenne relais !

Kim Wolhuter, Mashatu Game Reserve, Botswana, photographer, filmmaker, at work
© Kim Wolhuter – Le bureau de Kim à Mashatu.

Au plus près des animaux

Parmi les qualités de ce cinéaste figurent incontestablement l’instinct et la patience car lorsqu’il entreprend de filmer ou photographier la faune sauvage d’Afrique, c’est un travail de longue haleine. Il passe au moins deux ans à élaborer un documentaire, parfois beaucoup plus. Contrairement à certains qui préfèrent se mettre en retrait afin de ne pas empiéter sur la « zone de confort » des animaux ou conserver une distance de sécurité suffisante, Kim, lui, prend le parti de filmer ses sujets au plus près. Et avec Kim, le mot « près » prend toute sa signification.

Pour lui, restituer fidèlement la vie des espèces qu’il a choisies de montrer, leurs particularités, le caractère de chaque individu ou l’intensité des liens qui unissent les membres d’un même groupe ne peut se faire à distance, confortablement installé dans un véhicule. Au contraire, la proximité est le maître mot. Le cameraman ou le photographe doit se trouver au cœur de son sujet. Et seule une parfaite connaissance de la faune et des années d’expérience à la côtoyer peuvent rendre cela possible.

Au début, Kim filmait le plus souvent depuis son 4×4. Et puis, avec la volonté de capturer fidèlement les scènes qu’il avait sous les yeux, d’y faire « entrer » le spectateur, il a commencé à rapprocher de plus en plus sa caméra non pas des animaux mais du sol, et à filmer hors du véhicule qui selon lui inspirait de la méfiance aux animaux et constituait un frein. Jusqu’au jour où l’accoutumance des animaux à sa présence, non invasive, s’est transformée en curiosité. Une hyène s’est approchée de lui et est venue poser doucement la tête dans sa main, la laissant là volontairement jusqu’à ce que Kim lui grattouille le menton. On peut dire que cette expérience incroyable a eu un impact certain sur sa façon de filmer ou de photographier par la suite.

Ce sont les animaux qui acceptent Kim dans leur quotidien et le lui font savoir, après des semaines de cohabitation et d’observation. Les relations que le cinéaste parvient à nouer avec des prédateurs réputés féroces sont exceptionnelles et reposent sur une confiance réciproque entre l’homme et l’animal, qui ne peut s’installer qu’en faisant appel au toucher, à la voix, à l’odorat, à la façon de se mouvoir… et bien sûr à l’instinct.

Kim Wolhuter, hyena, filmmaker, photographer, wildlife, Africa
©Taryn Burns.

Et les images de Kim Wolhuter sont saisissantes. Lorsqu’il s’agit de plans rapprochés, c’est lui qui se déplace avec sa caméra ou son reflex près des animaux, en veillant à rester à la hauteur de leur champ de vision.

De telles photos seraient probablement prises avec une caméra robotisée (type BeetleCam) par d’autres photographes :

Kim Wolhuter, filmmaker, photographer, cheetah, wildlife, Africa
© Kim Wolhuter.
© Kim Wolhuter.
© Kim Wolhuter.
© Kim Wolhuter.
Kim Wolhuter, cheetah, photographer, filmaker, wildlife, Africa
© Kim Wolhuter.

L’homme qui filme pieds nus

Mais il y a encore une particularité chez Kim Wolhuter, que j’ai pu constater de mes propres yeux à Mashatu et qui a également contribué à lui donner une image anticonformiste, voire excentrique, c’est qu’il est la plupart du temps pieds nus !

Que ce soit pour conduire son vieux 4×4, monter à cheval, filmer au contact des prédateurs dans le bush ou faire face à un rhinocéros qui s’apprête à le charger, il ne porte pas de chaussures. Même lors d’une interview à Beverly Hills en juillet 2013, il était pieds nus face aux journalistes.

C’est un truc qu’il a appris de ses parents lorsqu’il était jeune et qui lui permet de se rapprocher encore plus de la nature, d’être en phase avec son environnement et d’avoir les mêmes sensations en marchant que les animaux qu’il côtoie. Pour Kim, marcher pieds nus fait partie intégrante du processus d’intégration et d’acceptation.

Et il en résulte parfois des situations surprenantes, comme début 2016 dans la réserve de Mashatu : alors qu’il était assis à attendre le bon moment pour photographier une famille de guépards qu’il suivait depuis six semaines — une mère et ses quatre jeunes —, l’un d’eux s’est approché de lui et a commencé à lui mordiller doucement l’orteil ! Sans conséquences heureusement. Kim, entre sang-froid et décontraction comme toujours, a immortalisé toute la scène. Les images ont fait le tour de la planète.

Que ce soit avec les guépards, les lycaons ou bien les hyènes, on peut dire que Kim se fait littéralement adopter par eux.

Kim Wolhuter, wild dogs, photographer, filmmaker, conservationist, wildlife, Africa
http://www.peoplelikeussafaris.com/2012/12/18/the-first-wildlife-photography-conference-in-cape-town/
hyenas, Kim Wolhuter
http://safaritalk.net/topic/2546-kim-wolhuter-cinematographer-and-wildlife-filmmaker/

Conservationniste par l’image

Si Kim Wolhuter passe autant de temps en immersion au cœur de la faune d’Afrique australe, ce n’est pas uniquement pour nous en monter des images spectaculaires. Sa démarche est avant tout motivée par la conservation et la volonté d’attirer l’attention d’un large public sur les menaces qui pèsent sur les espèces sauvages de la région et notamment sur leur habitat.

En révélant ces scènes du bush ou de la savane « de l’intérieur », il met en évidence la réalité sur le mode de vie de quelques espèces — ou de survie devrait-t-on dire. Son talent de documentariste et de photographe, ses commentaires et son incroyable audace parviennent à capter instantanément le regard du spectateur. Il ne censure pas les aspects cruels ou sanglants du quotidien pour ne montrer qu’une vision édulcorée du monde animal mais au contraire il laisse voir, au-delà de la beauté, à quel point les dangers et la mort sont omniprésents. Pour ces espèces, vivre et se perpétuer est une lutte des tous les instants. Les moments de répit sont toujours de courte durée.

Bien qu’il ait réalisé des documentaires sur une faune très variée et parfois moins charismatique (impalas, girafes, phacochères, chevaux sauvages, etc.), Kim a plus souvent braqué sa caméra sur des prédateurs, soit parce qu’ils étaient méconnus du grand public, comme les lycaons par exemple, ou bien qu’ils avaient à tort une mauvaise réputation. Son but est avant tout de changer la perception que le public a de ces animaux, sans aucun artifice ni subterfuge.

Il souhaite poursuivre les tournages de documentaires dans cette région du Botswana tout en approfondissant ses connaissances et observations du comportement animal, si possible d’un point de vue plus scientifique car son approche tout à fait unique de la faune peut apporter plus d’informations que ne peut en récolter une spécialiste assis dans un véhicule. Kim continuera à s’impliquer dans la zone de conservation du Grand Mapungubwe (Greater Mapungubwe Transfrontier Conservation Area), qu’il affectionne particulièrement.


REMERCIEMENTS

Je remercie le sympathique photographe américain Harrison Cooney, qui a longuement rencontré Kim Wolhuter à Mashatu en novembre 2017, et qui m’a autorisée à utiliser dans cet article (en Une et dans la biographie) la très belle photo-portrait de Kim (https://www.harrisoncooney.com/xiii/). Harrison a un vrai don pour les portraits car ceux-ci parviennent à restituer fidèlement la personnalité du sujet tout en saisissant un instant, une posture ou une expression légèrement inhabituelle ou décalée. Il a signé une série de portraits intitulée The Wildlife Defenders.


QUELQUES SOURCES

Kim Wolhuter

Harry Wolhuter

Articles et interviews

Mashatu et GMTFCA

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s