Niassa, le « cimetière des éléphants »

via Poachers claim 11,000 elephants in only six years | World | The Times

Si j’ai décidé aujourd’hui de réagir à un article du Times, c’est parce que son contenu fait frémir.

En effet, alors que la nouvelle de l’interdiction du commerce de l’ivoire par la Chine a fait le tour de la planète au début de l’année 2018, les informations qui continuent de nous parvenir en provenance des acteurs de la conservation sur le terrain viennent pour le moins contrecarrer les espoirs nés de cette interdiction.

Niassa, une réserve symbole de la disparition des éléphants

Avec ses 42 000 km², la réserve nationale de Niassa au Mozambique est la troisième plus grande zone protégée d’Afrique et l’une des dernières grandes zones sauvages du continent. Elle était historiquement connue pour abriter environ 70 % de la population d’éléphants du pays et pour être également l’une des principales zones de conservation du lion et du lycaon.

Niassa National Reserve, Mozambique, Africa

Selon Matt Rice, de l’ONG Conservation Capital, qui a créé et développé en partenariat avec Fauna & Flora International (FFI) le projet de Chuilexi Conservancy, une grande concession privée intégrée à la zone de conservation de Niassa, les éléphants de la réserve naturelle ont été décimés en l’espace de six années seulement : depuis 2011, les braconniers ont tué 11 000 éléphants soit 90 % de la population d’éléphants de Niassa.

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Restes d’éléphants braconnés à Niassa National Reserve – © Estacio Valoi (oxpeckers.org).
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Mémorial dans la concession de Mariri à Niassa : l’hécatombe – © Alastair Nelson, WCS (www.cbsnews.com).

Ces chiffres, qui confirment les précédentes estimations faites en 2015, sont terrifiants. Il ne resterait que 1 000 individus (peut-être 1 500) sur les 12 000 que comptait la réserve. Si des mesures drastiques ne sont pas mises en place immédiatement, il n’y aura bientôt plus d’éléphants dans la plus grande réserve naturelle du Mozambique, ni d’ailleurs au Mozambique. Ces pertes viennent s’ajouter aux 144 000 éléphants exterminés par le braconnage en Afrique depuis 2007 (un tiers de la population totale).

Les causes d’une telle hécatombe faunique au Mozambique sont multiples :

  • Tout d’abord, les résultats obtenus dans la lutte antibraconnage ces dernières années en Tanzanie ont incité les braconniers à traverser la frontière, qui borde toute la partie septentrionale de la réserve de Niassa.
  • Par ailleurs, de nombreux Chinois viennent dans la région pour travailler sur des chantiers de construction, ce qui facilite grandement l’implantation des mafias à l’origine de la contrebande d’ivoire (voir article ICI).
  • Ensuite, les moyens de la lutte antibraconnage au Mozambique, et à Niassa en particulier, sont dérisoires : la plupart des rangers ne sont même pas armés. Ils ne font pas le poids face à des braconniers déterminés équipés de AK-47…
    Le gouvernement mozambicain est en effet très réticent à autoriser les armes sur son territoire depuis la fin de la guerre civile en 1992, au regard de l’instabilité latente dans le pays.
  • De plus ce même gouvernement, par sa bureaucratie et son impassibilité, freine les obtentions d’autorisations pour la surveillance aérienne, qui s’avère de fait rare et donc inefficace.

« La perte des éléphants du Mozambique serait une tragédie pour le Mozambique et son peuple. Le gouvernement doit prendre des mesures immédiates pour endiguer cette crise du braconnage avant qu’il ne soit trop tard. »

Cette phrase de Mark Rose, directeur général de Fauna & Flora International, sonne comme une évidence et pourrait s’appliquer à tous les États du continent africain dans lesquels il y a encore une faune à sauver.

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Saisie d’ivoire au Mozambique en 2015 (https://newsroom.wcs.org).

Ne faut-il pas repenser les stratégies de la lutte antibraconnage ?

Fermer les marchés légaux. Oui, mais…

Interdire le commerce légal de l’ivoire ou la corne de rhinocéros — comme celui de tous les « produits » issus de la faune sauvage (y compris les antiquités ou les prétendues antiquités) — en Chine et dans d’autres pays est primordial mais ne constitue pas une fin en soi. De toute évidence, la fermeture des marchés officiels ne supprime pas et ne suffira pas à supprimer les trafics illicites et donc le braconnage.

Des spécialistes tels que Matt Rice ou Mark Rose en font ici l’amer constat au Mozambique, mais d’autres avant eux l’avaient pressenti. Ainsi Esmond Bradley Martin, qui pourtant a contribué activement à l’interdiction du commerce légal de l’ivoire en Chine,  évoquait déjà ce problème. Avant son assassinat il était sur le point de publier un rapport montrant que le trafic de l’ivoire était en train de s’étendre ou de se déplacer à d’autres pays d’Asie.

Au regard des usages qui sont faits de l’ivoire par les pays consommateurs (médicinal, artisanal, etc.), il en est un contre lequel il me paraît difficile de lutter, c’est celui qui est devenu l’apanage des classes aisées et confère à l’ivoire une image de réussite sociale. D’autant plus quand il s’agit de pays émergents dans lesquels le niveau de vie est en augmentation. Qui plus est, plus l’ivoire sera rare, cher et difficile à obtenir, a fortiori illégalement, plus il aura cette valeur symbolique aux yeux des riches acheteurs asiatiques.

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Vente d’ivoire toujours légale à Hong Kong.

Les marchés de l’ivoire se déplacent, les braconniers aussi…

Le braconnage est opportuniste. Quels que soient les braconniers, ils n’hésitent pas à parcourir de grandes distances, à franchir des frontières pour commettre leurs méfaits, ce qui suppose une organisation en arrière-plan, du renseignement et une logistique importante, car on ne se déplace pas sur des centaines voire des milliers de kilomètres en transportant des tonnes d’ivoire au nez et à la barbe des autorités sans une certaine planification et de gros moyens.

On le constate avec le cas du Mozambique et de la réserve de Niassa mais c’est également vrai pour la plupart des autres pays d’Afrique où les éléphants sont braconnés. Que ce soit les mafias asiatiques qui tirent les ficelles ou bien les groupes armés terroristes tels que Boko Haram, les Shebab somaliens, la milice Janjawid et autres djihadistes en tout genre (voir article ICI), les braconniers tendent à s’éloigner de plus en plus loin de leurs pays d’origine. S’ils le font, c’est parce qu’ils savent qu’ils ne rencontreront pas une grande résistance et parce que les éléphants étant de moins en moins nombreux, il doivent aller les chercher là où il y en a encore…

On sait par exemple que les braconniers qui sévissent au Cameroun depuis quelques années — je pense notamment aux massacres d’éléphants de 2012 ainsi qu’à la récente et tragique embuscade de la nuit du 8 au 9 février dernier dans le parc national de Bouba Ndjida (6 militaires et 2 guides locaux tués) — sont originaires du Tchad voisin et surtout du Soudan, qui se trouve pourtant à un millier de kilomètres et 2 frontières de là.

La violence des braconniers ne s’exerce pas que sur la faune. Elle est croissante et les hommes (rangers, militaires, membres des ONG, etc.) en sont également de plus en plus les victimes et, plus grave encore, les cibles.

Un désastre qui se profile à l’horizon

Je ne suis ni économiste ni une spécialiste de la conservation et je n’ai pas non plus fait Sciences Po, mais j’ai tout de même le sentiment que les gouvernements des pays africains et la communauté internationale dans son ensemble ont une lourde responsabilité dans ce désastre faunique et écologique qui se profile à l’horizon.

Les premiers parce qu’ils auraient dû jouer la carte de l’éducation depuis longtemps, plutôt que de préférer un développement qui ne profite qu’à une petite partie de la population, au détriment des ressources naturelles et de l’environnement. En laissant les Asiatiques (la Chine en particulier) s’emparer de marchés plus destructeurs que constructeurs au lieu de les mener à bien eux-mêmes, ce qui aurait été plus bénéfique en matière d’emplois, ils ont fait « entrer le loup dans la bergerie » et laissé la porte grande ouverte aux mafias à l’origine du braconnage.

Les seconds parce que bien qu’ils soient conscients du problème, ils ont trop tardé ou tardent encore à bannir tout ce qui a un rapport de près ou de loin avec le commerce de l’ivoire. La communauté internationale n’a par ailleurs pas pris les mesures qui s’imposaient concernant l’activité de braconnage liée au terrorisme, car il est avéré que ces trafics illégaux sont une source importante de financement pour les groupes terroristes.

Cette disparition annoncée des éléphants, au même titre que celle des autres espèces en danger d’extinction, n’était pourtant pas une fatalité. Ce n’était pas un phénomène inéluctable contre lequel les États ne pouvaient rien faire. Au contraire, depuis des années on s’est contenté de regarder sans réagir, voire de fermer les yeux, laissant les ONG se débattre le plus souvent seules sur le terrain.

Peut-on encore sauver les éléphants ?

Plus je cherche à me documenter sur la question et moins j’entrevois de réponse claire, tant les avis sont partagés et les théories contradictoires. Certains proposent même des solutions qui font bondir, perdant totalement de vue le sens des mots conservation et protection et ne considérant le problème plus que sous un aspect purement comptable, les éléphants devenant des bêtes d’élevage destinées à être abattues pour produire de l’ivoire… qui paiera le coût de leur protection ! Ce n’est ni plus ni moins que le modèle de l’élevage des rhinocéros prôné par John Hume, mais appliqué aux éléphants. Sauf que dans ce cas, les soi-disant protecteurs des éléphants se transforment en bouchers puisqu’il faut tuer les éléphants pour prélever leurs défenses. Du grand n’importe quoi (voir article de Douglas Wise).

Si certains pays (en Afrique de l’Est notamment) ont pu observer un léger déclin du braconnage grâce à leurs efforts, celui-ci pourrait être de courte durée car les pressions visant à lever les interdictions du commerce légal ne faiblissent pas, bien au contraire. Par ailleurs, les observations faites après les ventes ponctuelles autorisées d’ivoire (issu de saisies) dans le but de financer la conservation montrent que celles-ci ont entraîné une augmentation de la demande, et donc du braconnage… (voir article de Duncan E Omondi Gumba). Bref, on tourne en rond.

cartographie commerce illégal ivoire

L’urgence de la situation est telle dans certaines régions d’Afrique qu’il faudrait à mon sens se concentrer sur des actions d’ampleur sur le terrain, tout en continuant bien sûr le combat pour fermer tous les marchés, légaux ou non. Il est évident que cela demande d’énormes moyens pour mener cette guerre contre le braconnage, mais a-t-on vraiment le choix ? S’il y a un point sur lequel la plupart des spécialistes s’accordent, c’est qu’il ne reste que peu de temps, quelques années tout au plus.

Les 1 000 ou 1 500 éléphants de Niassa seront-ils encore là dans deux ans sachant qu’il a fallu six années seulement pour que 11 000 disparaissent ?…

Une tolérance zéro pour les braconniers et leurs commanditaires, quels qu’ils soient, s’impose. Il paraît indispensable qu’une coopération à grande échelle se mette en place rapidement sur le terrain (financement, logistique, matériel, nouvelles technologies, formation, forces spéciales dédiées à l’antibraconnage, etc.) entre la communauté internationale et tous les États africains concernés, pas seulement pour des actions de conservation mais également pour des actions plus « dissuasives » visant à éradiquer les crimes fauniques. Car ne l’oublions pas, même si de telles mesures s’avèrent coûteuses, l’inaction — et l’instabilité qui pourrait en découler dans ces régions d’Afrique —, tant sur le plan politique qu’économique, pourrait s’avérer plus coûteuse encore. D’une part parce qu’on ne se débarrassera pas du terrorisme tant qu’il trouvera à se financer et d’autre part, l’insécurité grandissante que le braconnage fait peser dans les zones protégées, les réserves et les parcs nationaux nuira tôt ou tard au tourisme, source de revenus non négligeable du continent africain.

Coopération entre le Royaume-Uni et le Malawi, un exemple à suivre

Suite à l’expérience pilote qui a été menée en 2017 à Liwonde avec le déploiement d’un groupe de l’armée britannique, Brighton Kumchedwa, le directeur des parcs nationaux et de la faune au Malawi a annoncé la poursuite de cette coopération réussie entre les deux pays.

À partir du mois de mai prochain, de nouveaux déploiements de soldats britanniques auront lieu dans les réserves fauniques de Nkhotakota et de Majete, dans le cadre d’un partenariat avec les autorités malawites et African Parks, afin d’assurer la formation des rangers du Malawi aux techniques de l’antibraconnage. Reste à voir les résultats chiffrés et l’impact à court terme sur le braconnage dans ces réserves.

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Soldats britanniques entraînant les rangers du Malawi en octobre 2017 (photo AFP).

La faune sauvage est un patrimoine mondial. Les éléphants n’appartiennent à personne ni à aucun pays en particulier. C’est le devoir de tous de les préserver. Et nous ne les sauverons pas qu’avec les seules ONG, bien que leur expertise et leur expérience soient indispensables. Tous les gouvernements doivent s’impliquer fortement et maintenant. Il est grand temps de lutter contre le braconnage à armes égales.


SOURCES ET PHOTOS

Niassa et les éléphants du Mozambique

Bouba Ndjida et le braconnage au Cameroun

Braconnage des éléphants, la tendance

Braconnage et terrorisme

Tourisme en Afrique

Partenariat entre le Royaume-Uni et le Malawi

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