Rachel ou le courage d’une femme ranger

Rachel Masika Baraka, ranger, Virunga National Park, Democratic Republic of Congo, killed after trying to save touristsElle s’appelait Rachel Masika Baraka. Rachel était l’une des rares femmes à exercer le métier de ranger en Afrique. Elle est morte dans l’exercice de ses fonctions le 11 mai dernier en république démocratique du Congo. Elle avait 25 ans et avait décidé de consacrer sa vie à protéger l’environnement et la faune du parc national des Virunga.

Le jour du drame, Rachel escortait un couple de touristes britanniques sur la route Kibumba-Kibati (Territoire de Nyiaragongo). Non loin du village de Kibumba et d’une base où stationnaient des soldats du 802e Régiment, le véhicule du parc national dans lequel ils se trouvaient est tombé dans une embuscade vers 10 heures du matin, tendue par quatre hommes armés. Durant l’attaque la femme ranger a été grièvement blessée et le chauffeur touché à l’épaule. Ce dernier ainsi que les deux passagers ont été enlevés et forcés à marcher dans la forêt durant plusieurs heures. Rachel, malheureusement, est décédée peu après son arrivée à l’hôpital.

Les ravisseurs ont plus tard abandonné M. Mbiye, le chauffeur, le chargeant de transmettre aux autorités une demande de rançon de 200 000 dollars en précisant que s’ils étaient poursuivis ils tueraient les otages.

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Rangers du parc des Virunga après l’attaque du 11 mai dernier (photo VOA/Charly Kasereka).

Les rangers de l’ICCN (Institut congolais pour la conservation de la nature) — assistés semble-t-il par des SAS britanniques — ont rapidement lancé une opération de sauvetage. Le 13 mai, Emmanuel de Merode, conservateur en chef du parc national des Virunga depuis 2008, annonçait la libération des deux touristes britanniques, sains et saufs.

Le parc national des Virunga

De la splendeur…

Fondé en 1925 par le roi Albert Ier de Belgique, sous le nom de parc Albert, le parc des Virunga (rebaptisé en 1969) est non seulement le plus ancien parc national de la république démocratique du Congo mais également le premier en Afrique. Sa création est en grande partie due au travail du naturaliste américain Carl Akely qui lui a consacré sa vie et y a été enterré en 1926.

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Situé à l’est de la RDC (région du Nord-Kivu), le parc des Virunga s’étend sur 7 800 km2 et englobe une partie de la chaîne volcanique du même nom, aux frontières de l’Ouganda et du Rwanda. Son incroyable diversité de paysages et d’écosystèmes (forêts, savanes, plaines de lave, marais, montagnes enneigées et volcans actifs) et sa faune exceptionnelle (notamment de mammifères : éléphants de forêt et de savane, lions, hippopotames, okapis, primates dont 3 espèces de grands singes, etc.) lui ont valu son classement au Patrimoine mondial de l’Unesco en 1979 et sa qualification de Patrimoine en péril depuis 1994. Mais ce qui fait avant tout la renommée et l’identité du parc est sa population, rare et fragile, de gorilles des montagnes. Il abrite environ le quart de cette espèce, toujours en danger critique d’extinction bien que les chiffres soient en augmentation. Une population de gorilles des plaines y est aussi présente.

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Gorilles du parc national des Virunga.

… à l’enfer

Les Virunga sont depuis vingt-cinq ans environ l’une des réserves les plus dangereuses au monde — sinon la plus dangereuse —, tant pour la faune que pour ceux qui la protègent. L’afflux en masse de réfugiés causé par le génocide au Rwanda en 1994 a eu pour conséquence une énorme pression sur les espèces protégées (braconnage pour la viande de brousse ou l’ivoire). Par ailleurs, une menace constante pèse sur les ressources naturelles et la forêt (abattage illégal d’arbres destinés à la fabrication de charbon de bois, permis d’exploitation accordés à des compagnies pétrolières à partir de 2009 à l’encontre des lois nationales et internationales).

Mais on n’imagine pas à quel point cette splendeur de la nature que sont les Virunga peut côtoyer l’enfer de près. Le parc national, comme le reste du pays d’ailleurs, est le terrain d’action depuis des années d’un certain nombre de groupes armés et de milices en tout genre, vestiges de la guerre civile au Congo ou générés par les conflits interethniques qui gangrènent les pays limitrophes, comme les rebelles hutus rwandais par exemple. Ces groupes, en plus de contrôler les trafics issus du patrimoine faunique et forestier, font régner la terreur au sein des populations locales en instituant un système élaboré de racket, qui s’exerce notamment sur les pêcheurs. Ils ont également recours aux enlèvements, visant sans distinction le personnel des ONG internationales, des prêtres ou de modestes paysans, n’hésitant pas à les exécuter si les sommes demandées ne sont pas payées. Dans le cas de l’attaque et du kidnapping du 11 mai dernier, le nom des Maï-Maï a été évoqué (milice née de la guerre entre les forces congolaises et rwandaises entre 1998 et 2003), mais non confirmé. Concernant les groupes armés actifs dans l’est de la république démocratique du Congo, je vous renvois à l’intéressant article de l’Anadolu Agency.

Rien ni personne n’échappe à cette violence, parfois gratuite à l’encontre des espèces du parc national : à partir de 1994, les populations d’hippopotames ont été décimées car massacrées à la mitrailleuse, passant de 29 500 à 400 en vingt ans. Quant aux gorilles, s’ils ne sont pas tués pour leur viande certains l’ont été juste pour les faire disparaître du parc — en effet, en supprimant purement et simplement la faune, les groupes armés pensent se débarrasser des rangers qui ainsi n’auraient plus rien à protéger… Ce fut le cas en 2007 lorsqu’une famille entière de gorilles des montagnes a été abattue. On se souvient des clichés des rangers en train de porter les dépouilles de ces magnifiques singes, pris par le célèbre photographe Brent Stirton (voir article du blog).

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Évacuation d’un cadavre de gorille dans le parc national des Virunga, © Brent Stirton, lauréat du World Press Photo 2008, catégorie Contemporary Issues (https://www.worldpressphoto.org/collection/photo/2008/contemporary-issues/brent-stirton).

Les rangers eux-mêmes ont payé un lourd tribut afin de préserver le patrimoine naturel des Virunga — et continuent de le payer… Au cours de la dernière décennie près de 180 d’entre eux ont perdu la vie. Et le rythme s’est encore accéléré ces derniers mois : 5 en août 2017, 7 en avril dernier, Rachel Baraka le 11 mai, sans compter l’attaque d’un convoi le 21 mai qui a fait 3 victimes, etc. Emmanuel de Merode avait lui-même été blessé par balle dans une embuscade à Goma le 15 avril 2014 alors qu’il se rendait au siège du parc. Lorsqu’on s’engage dans les rangers aux Virunga, les probabilités d’y perdre la vie sont d’environ 44 %…

Les gardiennes des Virunga

En 2011, les gestionnaires du parc national ont commencé à recruter une force hautement qualifiée de rangers afin de protéger l’une des dernières populations de gorilles des montagnes (on considère qu’il en reste un peu plus de 1 000 actuellement). C’est deux ans plus tard qu’Emmanuel de Merode, surmontant ses propres préjugés, prend la décision d’intégrer des femmes dans ce contingent jusqu’alors exclusivement masculin. Coïncidence ou pas, la même année en Afrique du Sud une unité de rangers entièrement composée de femmes voyait le jour : la médiatique Black Mamba Anti-Poaching Unit.

Au nombre de 27, ces nouvelles recrues n’ont pas été ménagées car pour occuper cette fonction ô combien difficile, tant sur le plan physique que mental, il fallait que leurs compétences soient identiques à celles de leurs collègues masculins. De plus, ces derniers étant hostiles au projet, il fallait que les futures rangers fassent doublement leurs preuves. Afin d’intégrer la force d’élite et les préparer à effectuer leurs missions au sein du parc national (patrouilles dans des conditions difficiles et dans un environnement hostile, protection de la faune et des touristes y compris en situation de combat contre les milices antigouvernementales), elles ont passé avec succès toutes les épreuves de sélection et suivi une formation intensive de six mois : maniement des armes, entraînement au tir, survie et premiers secours, training physique extrême sous la direction de commandos belges et d’entraîneurs congolais.

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Une même sélection et une même formation pour tous les rangers du parc national des Virunga. Photo Monique Jaques (https://news.nationalgeographic.com/2015/10/151014-virunga-women-rangers-mountain-gorillas-congo/).

Les gardiennes des Virunga forcent l’admiration des autres rangers et des gestionnaires du parc — bluffés par leur volonté et leur endurance — mais également celle de leurs familles et de leurs proches. Dans un pays comme la république démocratique du Congo dans lequel le taux de chômage avoisine les 50 % et où la pauvreté est préoccupante*, en particulier dans la région du Nord-Kivu où la moitié des femmes adultes ne savent ni lire ni écrire, ces femmes rangers sont des modèles.

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Solange Kahumbu Malilisa, l’une des rangers des Virunga. Elle a connu les horreurs de la guerre civile dans son village en 2012 et a choisi de surmonter sa peur des armes pour défendre les gorilles. Photo Monique Jaques (https://news.nationalgeographic.com/2015/10/151014-virunga-women-rangers-mountain-gorillas-congo/).
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Jolie Kavugho Songya visant avec son AK-47. Dès l’âge de 9 ans, elle a voulu faire le même métier que son père, ranger mort noyé dans l’exercice de ses fonctions sur le lac Edward. Seule femme de sa famille à travailler, elle connaît les dangers du job et les accepte avec fierté. Son frère n’a jamais réussi les épreuves de sélection pour devenir ranger. Photo Jan Powell (https://www.newsdeeply.com/womensadvancement/articles/2017/08/31/drc-women-rangers-fight-to-save-virungas-last-mountain-gorillas).
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Francine et Solange en patrouille sur les pentes du volcan actif Nyiaragongo, zone où la présence de groupes rebelles armés est toujours d’actualité. Photo Monique Jaques (https://www.la-croix.com/Sciences/Environnement/Rangers-pour-proteger-gorilles-2017-03-17-1200832690).
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Honorée par ses frères d’armes, Rachel a été enterrée le 14 mai dernier. Lorsqu’elle avait annoncé à sa famille son intention de devenir ranger ils n’avaient pas cherché à l’en dissuader. Elle était sortie première de sa promotion et avait acquis le respect de tous (https://actualite.cd/2018/05/15/rdc-elle-navait-que-25-ans-sa-mission-etait-de-proteger-le-plus-ancien-parc-national-dafrique/).

Si chacune de ces femmes a son histoire, ses propres motivations, et probablement une certaine dose d’ambition, toutes ont en commun un attachement viscéral à la vie sauvage ainsi qu’à la terre des Virunga. En les défendant coûte que coûte elles ont pleinement conscience des risques encourus, mais elles sont prêtes à mourir pour y parvenir.

Rachel Baraka aussi le savait. Elle est la première femme ranger à avoir perdu la vie dans le parc national. C’est une leçon de courage que nous n’oublierons pas.


Le revenu moyen par personne en RDC est 1 USD par jour. Le salaire d’un ranger du parc national des Virunga s’élève à 200 USD mensuels.


SOURCES ET PHOTOS

Attaque du 11 mai 2018 et mort de Rachel Baraka

Attaque du 9 avril 2018

Le parc national des Virunga

Menaces et groupes armés aux Virunga

Femmes rangers des Virunga

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