Sur la terre des Bushmen

Jour 6 / Etosha via le Bushmanland

4 août 2017

Au sortir de la région de Caprivi, c’est une nouvelle longue journée de route qui nous attend. La destination finale, un des spots touristiques de la Namibie — mondialement connu des amateurs de safari —, est le parc national d’Etosha. Mais pour y parvenir un détour par le Bushmanland s’impose car il est inconcevable de voyager dans la région sans avoir approché au moins une fois les rares représentants de ce peuple mythique que sont les Bushmen. La seule évocation de ce mot nous transporte aussitôt dans l’univers drôle, poétique mais également tragique du célèbre film Les dieux sont tombés sur la tête (The Gods Must Be Crazy).

Après avoir fait le plein du 4×4 à Rundu, bourgade proche de la frontière avec l’Angola, nous prenons la B8 vers Grootfontein puis bifurquons en direction de Tsumkwe par la C44, une route en terre menant aux confins du nord-ouest du Kalahari.

La région du Buhmanland, ancien bantoustan autonome créé en 1964 puis intégré à la Namibie en 1989, a longtemps été l’une des plus fertiles du pays. Elle se caractérise également par la richesse de son sous-sol. La partie qui nous intéresse ici, plus aride et isolée, est couverte d’une savane sableuse parsemée d’acacias et de baobabs ne recevant que de faibles précipitations à la saison des pluies, suffisantes parfois pour alimenter les pans du Kalahari. Bien qu’éloigné des circuits touristiques traditionnels, le Bushmanland offre aux voyageurs de passage la possibilité de faire des safaris dans le Khaudum National Park ou du birding dans la Nyae Nyae Conservancy.

Les Bushmen

Ce groupe ethnique, traditionnellement de chasseurs-cueilleurs, est considéré comme étant le plus ancien d’Afrique australe. Ses membres seraient même parmi les plus vieux représentants biologiques de l’humanité.

L’appellation « homme du bush » — Bushman ou Bochiman —, encore utilisée aujourd’hui, servait autrefois à désigner tout Noir non-Hottentot (Africain austral non réduit en esclavage). Depuis quelques années les Bushmen sont plus proprement qualifiés de San, car ils ont en commun de parler des « langues à clics » khoe et non khoe. La présence de consonnes à clics se matérialise à l’écrit (transcription) par des signes destinés à les différencier, tels que le slash ou le point d’exclamation par exemple (http://www.axl.cefan.ulaval.ca/monde/famkhoisane.htm). En Namibie, les Namas ainsi que les Damaras utilisent également des syllabes faisant appel à des claquements de langue (clics).

Leur nombre est estimé actuellement à 90 000 ou 100 000 individus, répartis en plusieurs sous-groupes établis chacun sur un territoire propre : Gwi, Gana, Nharo, Aueisi, Auni-Khomani, Xoo, Juhoansi, Xu, Kxoe, Shua et Kua. Chaque sous-groupe est lui-même subdivisé en communautés familiales de plusieurs dizaines de personnes installées autour des points d’eau à la saison sèche et se déplaçant à d’autres moments. Suite à diverses persécutions au cours de l’histoire, en particulier de leur histoire récente, certains Bushmen ont été dépossédés de leurs terres ce qui a eu pour conséquence un changement de leur mode de vie, voire une sédentarisation et une contrainte de s’adapter à la vie « moderne », avec tout ce que cela peut comporter de négatif (pauvreté, perte d’identité, alcoolisme, etc.).

La société des Bushmen n’est pas hiérarchisée ni dominée par un pouvoir central. Leur communauté, articulée autour de responsables familiaux, de chamanes ou de chefs de chasse, s’appuie sur des valeurs telles que l’égalité, la complémentarité et la responsabilité. Ne pratiquant aucun culte, ils partagent cependant une spiritualité et des croyances dans lesquelles le chamane (ou guérisseur) communique avec les dieux et/ou les esprits des morts au cours de séances de transe.

La culture san, particulièrement riche (mythologie, tradition orale, peintures et gravures rupestres, musique vocale polyphonique…), a beaucoup intéressé les chercheurs ces dernières années. Divers projets et associations s’emploient à la faire découvrir via le tourisme communautaire.

Ju/’Hoansi Living Museum

Sur la route (piste) C44, environ 150 km avant Tsumkwe, se trouve le Ju/’Hoansi Living Museum, le premier « living museum » créé par The Living Culture Foundation Namibia. Ouvert en juillet 2004 à l’initiative d’un guide touristique namibien, Werner Pfeifer, et d’un professeur de Grashoek, Ghau N!aici, il a pour objectif de faire connaître et préserver la culture et le mode de vie traditionnel des chasseurs-cueilleurs du Kalahari san, qui ne se perpétuent que grâce à la transmission orale entre générations.

Le site est géré par un comité élu parmi une communauté san d’environ 200 personnes vivant à proximité. L’argent ainsi gagné constitue la principale source de revenus de cette communauté. Aux activités et démonstrations animées sur place par les Bushmen s’ajoutent une boutique artisanale et un camping très rudimentaire.

Fabrication d’un feu

Techniques de chasse

Les Bushmen confectionnent un poison à partir d’une larve de coléoptère, le Diamphidia simplex, dont ils récupèrent les cocons pour en extraire une toxine. Celle-ci peut être conservée plusieurs semaines. Les chasseurs en enduisent leurs pointes de flèches avec précaution car il n’y a pas d’antidote pour ce poison. Les accidents sont très rares, mais arrivent parfois.

Une proie atteinte par l’une de ces flèches sera paralysée en quelques heures ; une girafe blessée continuera sa route et mettra jusqu’à trois jours pour succomber. Les San sont imbattables dans l’art du pistage.

Tir à l’arc

Petit exercice tant amusant qu’intéressant auquel les membres de notre groupe se sont prêtés : la confection d’un arc suivie d’une séance d’exercice au tir à l’arc, plus ou moins couronnée de succès… Le Bushman qui nous en fait la démonstration fabrique son arc et ses flèches avec du bois, des fibres végétales tressées, du tendon et de l’os de girafe avec dextérité et en un temps record.

Confection de bijoux

Les femmes du village portent presque toutes des colliers ou des parures dans les cheveux, qu’elles confectionnent elles-même à partir de perles, de graines récoltées dans la nature et de coquilles d’œuf d’autruche. Installées à l’ombre sur de vieilles peaux usées, elles montrent aux visiteurs comment elles percent les morceaux de coquilles puis enfilent patiemment les différentes sortes de « perles » pour produire les bijoux qu’elles arborent fièrement ou qu’elles mettent en vente à l’entrée du Living Museum.

La danse des femmes

Un petit groupe de femmes de tous âges exécute pour nous une curieuse danse, accrochées par les jambes. Je n’ai pas essayé de la reproduire, mais je doute pouvoir garder l’équilibre aussi longtemps !

 

Chamanisme

Puis vient une démonstration de chamanisme, plus précisément une simulation d’un rituel de guérison.

Les San croient à la survie de l’âme, généralement dans un paradis d’abondance. Mais il arrive que des esprits mauvais ou « fantômes » viennent troubler le monde des vivants sous forme d’une maladie physique, affectant l’un des membres de la communauté en particulier, ou bien affectant la communauté tout entière en tentant de porter atteinte à son unité et en y insinuant des maux tels que la jalousie, les querelles ou la colère.

Au cours d’une cérémonie qui se déroule durant toute la nuit (excepté pour les démonstrations), le chamane effectue une sorte de danse au cours de laquelle il entrera dans un état de conscience amélioré (transe) appelé !kia, lui permettant ainsi de lier son pouvoir de guérison spirituel à la communauté.

 

Portraits de femmes et d’enfants

Les enfants san sont l’objet de toutes les attentions de la part de leur mère, dont ils ne s’éloignent guère. Cependant, contrairement à ce que l’on pourrait supposer, il n’y a pratiquement pas de familles nombreuses car les femmes repoussent la venue d’un second enfant tant que le premier n’est pas suffisamment grand pour marcher durant les longs déplacements qui caractérisent le mode de vie de ces populations. Une mère, dont l’une des activités principales est la cueillette, ne peut transporter deux enfants en même temps. Les femmes san accouchent seules dans le bush.

Bien que cela puisse paraître intrusif aux yeux de certains, les femmes du Ju/’Hoansi Living Museum se laissent photographier avec leurs enfants, sans aucun problème. Ce sont des moments rares que tout photographe amoureux de l’Afrique souhaite immortaliser. Je n’ai pu me résoudre, il est vrai, tout comme mes compagnons de voyage, à côtoyer pour quelques heures ces familles san sans en conserver des images en souvenir. Les San ont des visages et des regards particulièrement expressifs qui en disent long sur ce qu’ils ont traversé au cours de leur histoire et qui mettent en évidence la fragilité de l’existence même de leur peuple. Et malgré cela, malgré leurs conditions de vie très difficiles, il est étonnant de voir à quel point leurs sourirent irradient.

Après un pique-nique sur place nous reprenons la route en sens inverse afin de rejoindre à Grootfontein l’embranchement menant au Mokuti Etosha Lodge, dans lequel nous passerons la nuit avant d’entrer dans le parc national d’Etosha. J’ai un seul regret, celui que nous n’ayons pas eu le temps d’aller jusqu’à Tsumkwe, le village dans lequel est enterré N!xau, le Bushman qui a interprété le rôle de Xi dans Les dieux sont tombés sur la tête.


POUR EN SAVOIR PLUS


ÉTAPE PRÉCÉDENTE : Caprivi : la grande traversée

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