La famine tue silencieusement au Kenya

Alors qu’un cyclone vient de frapper le Mozambique, détruisant notamment la ville de Beira et inondant des régions entières jusqu’au Zimbabwe et au Malawi – pourtant très éloignés de l’océan Indien –, une autre catastrophe liée au changement climatique se déroule sur le continent africain, silencieusement, dans l’ignorance de la communauté internationale et l’indifférence des autorités locales.

Une situation déjà catastrophique

Cette information, je la dois à Jemu Mwenda, l’un des dévoués soigneurs qui a accompagné le dernier rhinocéros blanc mâle du nord, Sudan, jusqu’à son dernier soupir. Et parce qu’il a la compassion chevillée au corps, cet homme a lancé un cri de colère et de désespoir sur son compte Instagram pour dénoncer le drame humanitaire qui se joue dans son pays, le Kenya.

En effet, si les régions du sud et de la côte continuent d’accueillir de nombreux touristes avides de safaris, de belles plages et de dépaysement, dans des conditions souvent très confortables, ce qui se passe dans une large moitié nord du Kenya fait frémir. Depuis des semaines, voire des mois, la famine a fait son apparition dans une douzaine de comtés. Elle touche plus particulièrement le Turkana, l’une des zones les plus arides et les moins développées du pays, mais aussi les comtés d’Isiolo, Garissa, Wajir, Kilifi, Baringo, Marsabit, Tana River, Samburu, Mandera, Kitui et Makueni.

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Carte administrative des comtés du Kenya (https://www.universalis.fr/atlas/afrique/kenya/).

Cette région de la Corne de l’Afrique a déjà connu des famines par le passé, liées à des épisodes de sécheresse, mais ceux-ci se répètent ces dernières années et sont de plus en plus longs. L’épisode de sécheresse actuel est pire selon les observateurs que celui de 2011, déjà sans précédent. Il n’y a pas eu de pluie depuis douze mois (rappelons au passage que d’autres zones du continent sont confrontées au manque d’eau de façon récurrente, notamment l’Afrique australe).

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Image terrible qu’on croyait d’un autre temps et qui renvoie aux grandes famines du passé. (Photo Hesborn Etyang.)
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Une villageoise du Turkana qui n’a plus la force de sortir de sa hutte ni de se tenir debout se jette sur une bouteille de soda qui lui est offerte. (Photo Jared Nyataya / Nation Media Group.)

On ne peut rester impassible devant les images qui nous sont parvenues par le biais de quelques rares médias locaux.

Les conséquences se font fait sentir très rapidement sur le bétail, qui est le principal moyen de subsistance des populations locales (pastorales à 70 %). De nombreux éleveurs sont partis vers l’Ouganda voisin pour trouver de l’eau et de quoi nourrir ce qu’ils ont pu sauver de leurs troupeaux, d’autres fuient vers l’Éthiopie et le Sud Soudan, ce qui n’est pas sans risque à terme pour la stabilité de la région.

Les cultures ont soit grillé sur place par manque d’eau, soit ont été ravagées par des invasions de sauterelles (criquets pèlerins), un fléau s’ajoutant à un autre. Ceux qui ont eu la force de se déplacer sur de longues distances pour tenter de trouver de l’eau et de la nourriture sont partis. Les autres n’ont pas eu d’autre choix que de rester — c’est-à-dire les femmes, les enfants et les vieillards. Ils sont abandonnés à leur sort et meurent à petit feu depuis des semaines. Les nappes phréatiques sont pratiquement à sec et la seule eau que ces malheureux parviennent à puiser, à bout de force, est contaminée et provoque la dysenterie.

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Kerio dans le centre du Turkana. Une femme puise de l’eau contaminée. (Photo Hesborn Etyang.)

Comment en est-on arrivé là ?

Mis à part des conditions climatiques extrêmes et la récurrence des épisodes de famine dans cette région d’Afrique (le dernier en 2017), il n’y a rien d’inéluctable dans ce que vivent ces populations kényanes actuellement. Les causes sont connues et prévisibles mais les conséquences auraient pu être évitées, ou tout au moins considérablement amoindries si les autorités avaient pris le problème au sérieux et n’avaient pas fait le choix de l’ignorer.

La responsabilité des gestionnaires des comtés et du gouvernement est réelle ; l’État avait la capacité de fournir de l’eau et de la nourriture dès le début de la crise. La distribution d’aide alimentaire, très insuffisante, n’a débuté que très récemment sous la pression de la rue et lorsqu’il a été fait mention des premières victimes (les chiffres exacts ne sont pas connus mais ceux évoqués sont très probablement sous-estimés si on en juge par la dénutrition constatée et les visages émaciés).

Pire encore, les appels au secours des habitants des comtés touchés par la sécheresse, surtout les Turkanas, n’ont pas été pris en compte et la véracité des décès a été contestée par certains responsables. On est dans un déni quasi total.

L’inaction des pouvoirs publics ainsi que des déclarations surréalistes de personnes haut placées attestent pour le moins d’un certain mépris pour ces populations exsangues du Kenya septentrional, d’une totale incompétence, voire d’une corruption sous-jacente car on se demande bien où passent les aides du Programme alimentaire mondial (WFP) et pour quelles raisons de l’eau et des vivres n’ont pas été acheminés sur place dès que la situation a été connue.

De même, les promesses de plans d’irrigation durable et de construction de barrages, non tenues par le passé et probablement pas plus dans le futur, ne contribuent qu’à attiser un peu plus la colère du peuple kényan.

Indifférence de la communauté internationale

Comment se fait-il qu’une crise humanitaire de cette ampleur ait été passée sous silence aussi longtemps, en particulier dans la communauté internationale. C’est une chose inimaginable, à l’époque du « tout média », quand on sait que même un guerrier masaï est équipé d’un smartphone de nos jours…

Dès que j’ai pris connaissance du post de Jemu Mwenda, c’est-à-dire le 18 mars, j’ai chercher à me renseigner. Mais à ma grande surprise, je n’ai trouvé que quelques rares articles dans des médias locaux. Les grands organes de presse internationaux, pourtant toujours bien informés, étaient manifestement passés totalement à côté du sujet. Ce qui semble inouï. Seule BBC News a publié un article sur le Net, le 19 mars.

Comment expliquer que la nouvelle d’un cyclone au Mozambique fasse aussitôt le tour du monde et que l’aide humanitaire se mette presque instantanément en place alors qu’au même moment, un peu plus au nord sur le continent africain, une famine qui a déjà commencé à tuer menace entre 800 000 et un million de personnes sans que le reste du monde ne s’en préoccupe ? Où sont les ONG ? Pour quelle raison aucun autre État ne se manifeste pour apporter son aide ?

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Si rien n’est fait, c’est un désastre humanitaire qui se profile à l’horizon. Il était pourtant annoncé, car dès le mois de décembre 2018 un réseau de surveillance de la sécurité alimentaire avait averti que la sécheresse entraînerait une baisse sensible des récoltes au Kenya ainsi qu’en Somalie.

La gestion des ressources est totalement à revoir au Kenya, les autorités locales et la gouvernance des comtés n’étant manifestement pas aptes à le faire. Ces sécheresses à répétition ne doivent en aucun cas être banalisées.

À l’heure où je vous parle, des populations affamées attendent qu’on se préoccupe enfin de leur sort.


#WeCannotIgnore

Ce hashtag est devenu viral sur Twitter dans la communauté kényane, révoltée de l’inaction des pouvoirs publics devant cette crise humanitaire et en signe de solidarité avec leurs concitoyens qui meurent de faim. Il vous permettra d’accéder à d’autres images. Elles parlent d’elles-mêmes.


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SOURCES

2 commentaires

  1. triste article. Pour ajouter quelques éléments permettant de comprendre l’étendu du problème : 15% de la population africaine souffre de la faim, 50% de la population Africaine vie sous le seuil de pauvreté. La population Africaine est 1,4 milliard d’habitant en 2016 (8 millions en 1900) et atteindra 2,5 milliard en 2040. En 2040, les 2 premiers pourcentages indiqués dans mon commentaire seront, selon toutes les projections, exactement aux mêmes niveaux…

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Bertrand,
      Sans vouloir être pessimiste, avec l’aggravation des problèmes climatiques, ce sont probablement bien plus que 15 % de la population africaine qui souffriront de la faim dans les années à venir.
      Aujourd’hui, c’est le World Water Day…

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